Jérôme Paul

1.

Il ne faut jamais désespérer de ses journées, même si elles commencent mal.

2.

Comme d’habitude, je m’étais levé de bonne heure. Cette fois-ci sans mon entrain coutumier. Même ma routine matinale ne me remit pas sur les rails. Je n’étais tout simplement bon à rien, et cela était étranger au dimanche matin, moment où plus des trois quarts de la population ne font rien de productif. Alors autant sortir, errer dans les rues de Sedan, et profiter des timides rayons du soleil de ce dernier jour d’avril.

Pour égayer mon errance et lui offrir quand même une structure, je me suis efforcé d’insuffler à mon parcours la forme d’une spirale. Pas facile, car la ville n’a pas été conçue pour ça. Abandonnant mes spires, je me décidai à suivre quelques vols de pigeons. En passant Place d’Armes, je vis des fidèles entrer dans l’église Saint-Charles pour le service religieux. Ça ou les pigeons, je me suis dit qu’une messe aurait l’avantage de me raconter une histoire. J’entrai dans l’église.

3.

D’accord, il y eut ici et là des histoires, mais rien qui favorise un état d’esprit prompt à la création. En sortant de Saint-Charles, sur la gauche, j’entrai dans le premier café pour boire un double expresso. Quand je voulus payer, je sortis de la poche de mon pantalon non seulement mon porte-monnaie, mais aussi un bout de papier. Je sais pertinemment ce que je mets dans mes poches, et j’étais sûr de ne pas y avoir mis ce bout de papier plié. En le dépliant, je pus lire deux mots. Exactement un mot, un point et un second mot commençant par une majuscule : « chasse. Je »

Enfin, la journée s’annonçait un peu plus drôle. J’identifiai tout de suite un jeu de piste, lancé par un plaisantin, avec message, si non crypté, du moins à reconstituer en assemblant des bouts de papiers distribués à l’insu des participants dans les poches de ceux-ci.

Les deux mots étaient trop maigres pour fournir un message. La seule chose à faire était de retourner à Saint-Charles et d’espérer trouver d’autres joueurs, se montrer nos bouts de papier, tâcher de composer le texte et d’agir en fonction, si tout au moins on comprenait l’énigme, car, sans aucun doute, il y aurait une énigme.

Sedan la poche

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4.

L’église Saint Charles-Borromée était déserte. J’examinai toutes les travées, presqu’en rampant pour bien voir sous les agenouilloirs qui servent surtout de marchepieds. Rien ! Pas un papier. Un peu décevant. Sur le parvis, personne. Sauf un bout de papier par terre. Je ne m’étais pas trompé : il s’agissait bien d’un message à reconstituer. Les nouveaux mots étaient : « Sedan. D’un ». Voilà qui indiquait le terrain de jeu.

La plupart des gens mettent leurs mains dans les poches au sortir de l’église. Et s’ils se rendent compte de la présence inhabituelle d’un bout de papier, soit ils vont le porter à la plus proche poubelle, soit ils le jettent par terre et se comportent en asociaux, ou encore ils rapportent l’intrus à la maison pour l’examiner plus tranquillement.

Je repérai tout de suite sur la place d’Armes deux poubelles publiques. La première m’offrit deux bouts de papiers, la seconde trois. Était-ce suffisant ? Voici leur contenu : « ailleurs dans », « moment où », « prendrai ma », « lui, place » et l’énigmatique « guet au treize ».

5.

Sur la place, assis sur la margelle en granit poli qui forme un immense bac à fleurs, deux petits vieux, encore emmitouflés dans leur manteau d’hiver, me regardaient faire le clochard avide de papiers gras. J’allai les voir pour leur demander s’ils avaient remarqué quelque chose au sortir de la messe.

– Qu’aurions-nous dû remarquer ? demanda le plus gros des deux.

Des fidèles qui, au sortir de l’église, auraient jeté sur la voie publique des papiers, ou se seraient arrêtés pour lire ce qui y était écrit, ou finalement tout comportement inhabituel. Pourquoi pas une personne revenue cinq minutes après la sortie de la messe et qui aurait cherché quelque chose par terre.

– Tout ce que nous avons vu, répondit le plus maigre des deux en tournant son visage vers le soleil pour ne pas en rater un rayon, c’est un dimanche matin, place d’Armes, tel qu’on pouvait l’espérer, pas très loin des cafés et bien ensoleillé. Et les deux vieux se mirent à rire. Rien à en tirer donc. Je les laissai et entrepris de parcourir les rues à partir de l’église. Je fis toutes les rues et leurs poubelles sur deux cents mètres chacune : rue de l’Horloge, des Francs-Bourgeois, rue Gambetta, de la république, Place Crussy, rue au Beurre, la place de la Halle et le tronçon Jean-Jacques Rousseau. Récolte : cinq bouts de papier et cinq nouveaux éléments du message : « ne lui », « mai, je », « je pourrais l’ », « ce soit chez » et « Sedan. D’un ». Bien maigre butin en fin de compte.

6.

J’allai boire une bière dans un café place Crussy pour y tester mes bouts de papier et voir s’ils pouvaient former un texte utile. J’aime bien les puzzles, j’adore les mots croisés, mais là je désespérais du résultat. Je ne pouvais former que trois bouts de texte :

… guet au treize mai, je prendrai ma chasse. Je ne lui …

… ce soit chez lui, place …

… ailleurs dans Sedan. D’un moment où je pourrais l’ …

Assez frustrant en fin de compte. Je commençais à douter que cette diversion allait vraiment égayer mon dimanche, quand le bistrotier déposa sur ma table une poignée de papier froissé :

– Seriez pas à la recherche de ça ? Tout à l’heure, un groupe de clients, à la table, là. Quand ils sont partis, en débarrassant, il y avait tous ces papiers chiffonnés. Je les ai naturellement mis à la poubelle. Mais en vous voyant faire du puzzle, je me suis dit que ça pourrait vous intéresser.

Je remerciai le patron prévenant. C’était le même papier, la même encre et la même écriture. Il y était écrit : « une sacrée », « coup sec », « Du mu » et « vieille fripouille. »

Je pouvais un peu mieux compléter le message :

Du muguet au treize mai, je prendrai ma chasse. Je ne lui …

… coup sec …

… ce soit chez lui, place …

… ailleurs dans Sedan. D’un moment où je pourrais l’ …

… une sacrée vieille fripouille.

C’était très encourageant. J’avais maintenant une période : du premier mai (le jour du muguet) au treize. Et il devait se passer quelque chose sur l’une des places de Sedan. Cette bière avait rafraichi ma gorge et mon espoir. Je décidai de faire tous les bars, cafés, bistrots se trouvant dans un rayon de 500 mètres autour de l’église.

7.

Cela me prit le reste de la journée. D’autant plus que je ne pouvais pas décemment me jeter sur leur poubelle. Pour apprivoiser le patron ou le garçon de café, je m’offris d’autres bières, de nombreux cafés, un sandwich, deux croque-monsieur et une assiette de frites. Résultat des courses assez intéressant : « barbu qui », « de rasoir », « laisserai aucun », « droit, je » et « couperai la ». Je complétai ainsi le message qui n’en restait pas moins énigmatique :

Du muguet au treize mai, je prendrai ma chasse. Je ne lui laisserai aucun barbu qui…

… coup sec de rasoir droit, je couperai la…

… ce soit chez lui, place …

… ailleurs dans Sedan. D’un moment où je pourrais l’ …

… une sacrée vieille fripouille.

Au sortir du dernier café, je fus abordé par un homme d’âge moyen, propre sur lui, coiffé comme s’il sortait toutes les cinq minutes de chez le coiffeur, mais dont l’haleine trahissait un penchant excessif pour le vin rouge. Il me dit :

– C’est vous qui cherchez des bouts de papier ?

J’acquiesçai, tout en étant surpris de la mention des bouts de papiers. Il plongea sa main dans la poche de son manteau et en retira un bout de papier plié qu’il me tendit.

– Parce que je ne sais pas quel est le plaisantin qui m’a fourré ça dans la poche, mais je ne trouve pas ça drôle. M’est avis que vous devriez faire attention. Tenez.

Il fit le signe de la croix, et me laissa planté dans la rue. Je dépliai le bout de papier et je pus lire : « assassiner. Que »

Quelle sorte de jeu de piste macabre avait-on préparée ? Je retravaillai le message avec ce dernier élément :

Du muguet au treize mai, je prendrai ma chasse. Je ne lui laisserai aucun barbu qui…

… moment où je pourrais l’assassiner. Que ce soit chez lui, place …

… ailleurs dans Sedan.

D’un coup sec de rasoir droit, je couperai la…

… une sacrée vieille fripouille.

8.

Ça devenait suffisamment inquiétant pour que je ne garde pas cette énigme pour moi. Et puisque j’étais dans le même quartier, je poussai de suite au commissariat, rue du Rivage. Je demandai un inspecteur de service un dimanche en fin d’après-midi. Il n’était pas mécontent d’être distrait de sa paperasse, mais ne me prit pas au sérieux quand j’affirmai que le message devait annoncer un assassinat.

– M’enfin ! C’est pas sérieux, votre histoire de bouts d’papier. Un truc que des gamins ont imaginé, justement pour faire tourner des adultes comme vous en bourrique.

Il est vrai que je tournais autour du pot et que je n’arrivais toujours pas à en connaître le contenu exact, à savoir le nom et l’adresse de la victime qu’on devait assassiner dans la première quinzaine de mai. Je décidai d’aller voir le curé qui avait servi la messe de ce dimanche. Peut-être avait-il lui aussi trouvé un papier sur les dalles de son église.

9.

Au presbytère, le curé me reçut et comprit tout de suite de quoi il retournait. Lui, au moins, prenait l’affaire au sérieux. Et pas uniquement parce qu’il avait aussi trouvé dans sa poche un bout de papier (au contenu assez vague hors contexte : « gorge du »), mais surtout parce qu’un couple de fidèles était passé en début d’après-midi le voir pour s’inquiéter de ce qu’ils avaient, eux aussi, trouvé dans leur poche respective. Des bouts de papier avec les mots : « victime en » et « s’appelle Georges ». Cela me permit de compléter le message :

Du muguet au treize mai, je prendrai ma victime en chasse. Je ne lui laisserai aucun …

… moment où je pourrais l’assassiner. Que ce soit chez lui, place …

… ailleurs dans Sedan. D’un coup sec de rasoir droit,

je couperai la gorge du barbu qui s’appelle Georges …

… une sacrée vieille fripouille.

L’homme d’Église comprit la nécessité d’agir. Il prit un carnet et téléphona à une dame.

– C’est une grenouille de bénitier qui connaît la plupart des fidèles de la messe du dimanche matin.

Il lui demanda tout d’abord si, au sortir de la messe, elle n’avait pas trouvé dans l’une de ses poches un bout de papier avec un ou deux mots écrits dessus. Non. Et ensuite, il la pria de téléphoner à tous ceux qu’elles connaissaient et qui étaient présents ce dimanche matin à Saint-Charles pour savoir s’ils avaient trouvé quelque chose dans leurs poches. La croyante accepta à condition de venir directement au presbytère passer les coups de fil, et boire une infusion d’eau bénite et de buis séché sur la croix.

– Je vous avais dit qu’elle était folle, ajouta le curé, mais c’est une vraie concierge. Je devrais lui donner une loge à l’entrée de Saint-Charles.

10.

Un quart d’heure plus tard, une vieille dame ratatinée dans un vêtement noir fripé arriva avec un cahier dont les pages étaient maintenues par un élastique. Elle s’activa tout de suite pendant que le curé lui préparait, un peu à contrecœur, sa tisane.

Une heure plus tard, la grenouille avait téléphoné à une cinquantaine de personnes. Un record d’efficacité tout en mièvrerie. Incroyable ! Cinq minutes après, trois fidèles arrivaient chez le curé avec en main un bout de papier. Du six pour cent, ce n’est pas énorme, mais c’était peut-être suffisant pour compléter définitivement le message : « Goulden ou », « répit jusqu’au » et enfin « Delorlo. C’est ». Le message ne pouvait être formulé autrement qu’ainsi :

Du muguet au treize mai, je prendrai ma victime en chasse. Je ne lui laisserai aucun répit jusqu’au moment où je pourrais l’assassiner. Que ce soit chez lui, place Goulden ou ailleurs dans Sedan. D’un coup sec de rasoir droit, je couperai la gorge du barbu qui s’appelle Georges Delorlo. C’est une sacrée vieille fripouille.

Georges Delorlo, place Goulden, allait mourir assassiné, la gorge tranchée, dans la quinzaine qui allait suivre ! Il n’y avait pas une minute à perdre. Je remerciai le curé et sa vieille grenouille, et je courus aussitôt au commissariat de police.

11.

L’inspecteur était toujours de fonction. Il me vit arriver en soupirant. Quand je lui montrai le message, il parut embêté. Cependant, non pas à cause d’un crime qui devait selon moi avoir lieu si on ne faisait rien, non pas parce qu’il rechignait peut-être au travail et aux inévitables soucis de sa profession, mais parce qu’il devait me convaincre que cette histoire de bouts de papier dans les poches des Sedanais n’était, selon lui, qu’un canular de plus. Il ajouta :

– Certes, le Jojo Delorlo est un ancien truand, mais il est à la retraite depuis une éternité. Ce message façon puzzle, dans les poches des gens de Sedan, c’est sans doute une mauvaise plaisanterie que lui aura jouée un ancien camarade du milieu. Vous savez, quand on a dépensé autant d’énergie, comme Georges Delorlo, à imaginer des coups illégaux, à fuir la police, à survivre en prison, et bien, c’est qu’on est un peu et même beaucoup hyperactif. Alors quand ils prennent leur retraite de truand, c’est dur pour eux de passer leur journée à jouer au tarot ou à taquiner le goujon. Il y en a toujours un qui ne peut s’empêcher de faire des blagues à l’autre.

Je m’offusquai qu’il prenne une menace de mort pour une plaisanterie. Mais rien n’y fit. Le commissariat, rue du Rivage, donnait carrément sur la place Goulden. J’y allai tout de suite pour repérer où logeait le Georges Delorlo, en lisant les noms près des boutons de sonnettes. Ce ne fut pas long. Je sonnai en bas, montai les marches en un éclair pour entendre la sonnerie résonner encore dans l’appartement de Georges Delorlo. Personne ne répondit. Je pris une feuille de mon carnet, écrivis en peu de mots la menace de mort et incitai vivement monsieur Delorlo à se rendre au commissariat demander protection. Et, contrarié, je rentrai chez moi.

12.

Le lendemain matin, le premier mai donc, je courus place Goulden resonner à la porte de Georges Delorlo. Toujours personne. Le message que j’avais partiellement glissé sous la porte était toujours là. Delorlo n’avait pas passé la nuit chez lui. Le surlendemain, je repassai et vis toujours le message sous la porte. Delorlo n’était pas chez lui. L’inspecteur avait peut-être raison. Il s’agissait sans doute d’une farce. Delorlo était peut-être parti en vacances.

13.

Le 4 mai, alors que je me déliais les jambes après avoir travaillé toute la matinée et une partie de l’après-midi sur mon ordinateur, je passai devant le commissariat rue du Rivage. Une personne en sortit qui m’interpela. C’était l’inspecteur du weekend précédent.

– Vous aviez vu juste, me dit-il presqu’en criant.

D’une voix plus feutrée, il me raconta qu’une dame était venue très tôt le matin au commissariat s’inquiéter de la disparition de Georges Delorlo.

– C’est sa femme de ménage. Elle a la clé. Selon elle, Delorlo a disparu et ce n’est pas normal. Elle nous assure qu’il n’est pas parti en voyage, car rien n’a bougé : les vêtements et les bagages sont restés dans les armoires ; le passeport aussi ; ses médicaments sont restés à l’appartement. D’après la femme de ménage, c’est louche.

L’inspecteur me demanda d’apporter au commissariat mon puzzle des bouts de papier trouvés dans les poches des Sedanais.

– Peut-être qu’avec ça, le papier et l’écriture, on pourra en savoir plus, si ce n’est retrouver Delolorlo, peut-être arrêter celui qui en a voulu à sa peau.

J’apportai les bouts de papier à l’inspecteur, je me rendis plusieurs fois au commissariat pour avoir des nouvelles de l’enquête. Mais celle-ci restait au point mort. Pas le moindre indice, pas la moindre indication. Au bout des quinze jours, la police cessa d’enquêter. Elle lança un avis de recherche internationale concernant la disparition de Georges Delorlo. Moi aussi, je l’avoue, j’oubliai cette affaire.

14.

Ce samedi de septembre, j’arrivai contrairement à mes habitudes assez en retard au marché. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais, lors de ma séance de musculation abdominale du matin, j’avais voulu briser mon record d’abdos bicyclette, de crunchs inversés, de pompes claquées. Ça m’avait tellement épuisé que je m’étais recouché et m’étais rendormi en une grasse matinée sauvage. Bref, lorsque je me pointai au marché, la plupart des ménagères étaient déjà rentrées chez elles et leur cocotte en fonte était déjà sur le feu. Quoique ! Car il y avait au marché quelque chose de bizarre : on n’achetait plus, tout le monde se parlait, tous inspectaient avec dégoût le contenu de leurs poches, et la police présente, courait ici et là. Que se passait-il ?

Un mégaphone prit la parole au nom des forces de l’ordre, invitant tout Sedanais ayant fait une découverte inhabituelle dans l’une de leurs poches à rejoindre aussitôt la fourgonnette des forces bleu-blanc-rouge place Crussy. Machinalement, je fouillais mes poches et n’y découvris rien d’anormal, sauf qu’encore une fois, j’avais oublié ma liste de courses sur la table de la cuisine. Je me rendis quand même au véhicule de la police. Il y avait là une foule bruyante, agitée et surtout compacte qui m’empêchait d’avancer. Je demandai alors autour de moi l’objet de cette panique.

– On a découvert des doigts et des orteils humains dans des poches de manteau, de veste et même de pantalon. Et une oreille aussi !

Avais-je bien entendu ? Des doigts, des orteils ? Tout d’un coup, un cri retentit dans la foule du marché, puis des murmures se répandirent telle une onde de choc. Quand elle arriva à moi, je crus comprendre qu’on venait d’avoir trouvé une oreille. Alors les Sedanais qui n’avaient rien trouvé dans leurs poches et qui, jusqu’à présent, restaient pour être aux premières loges d’un spectacle inouï, rentrèrent chez eux de peur de trouver lors d’un deuxième contrôle un œil ou une langue dans l’une de leurs poches.

15.

C’est ainsi que je pus facilement accéder à la camionnette de la police qui centralisait les découvertes macabres. Je vis l’inspecteur que j’avais rencontré quelques mois auparavant. Il me résuma la situation :

– Sept doigts, cinq orteils et une oreille. On pense que ça vient du marché couvert. J’y ai envoyé mes hommes.

Il avait à peine fini qu’un policier arriva en courant en tenant dans ses mains gantées de caoutchouc une nouvelle trouvaille sanglante : la deuxième oreille. Il fut aussitôt suivi par un collègue qui tenait entre son pouce et son index un majeur, mais ce n’était pas le sien. Je demandai s’ils avaient regardé dans les poubelles.

– Les poubelles, allez les gars, les poubelles… Toutes les poubelles, lança l’inspecteur à ses hommes.

Et ça courait dans tous les sens, et en moins de dix minutes, on trouva encore un pouce. On avait fait appel à la gendarmerie et les pompiers pour inspecter de fond en comble le marché : sol et étales. Une fois que le présentoir d’un commerçant avait été examiné, celui-ci pouvait ranger sa camelote et déguerpir, non sans avoir laissé ses coordonnées aux forces de l’ordre. J’allais déjeuner dans un bistrot de la petite place en attendant que les rues du marché et le marché couvert aient été vus de fond en comble.

16.

Après ma tarte aux pommes, un café, puis encore une tarte au citron, et un second café. Je discutais avec le garçon de café, et je m’amusais de son imagination à propos des découvertes de ce samedi matin.

– Ils devraient faire une analyse ADN de la viande hachée vendue ce matin. M’est avis qu’il n’y aurait pas que du porc, du bœuf ou du veau, là-dedans ! Y avait-il encore des bagues aux doigts coupés ?

17.

Je rejoignis l’inspecteur de police quand tous les chalands avaient quitté les lieux et quand la gendarmerie et les pompiers repartaient vers leur casernement.

– On a récupéré le reste des orteils ici et là. Pas facile de trouver une petite dauÿe, surtout quand elle a roulé dans le caniveau. Figurez-vous qu’elle flottait ! Incroyable de penser que certaines personnes découvrent un tel présent dans sa poche et le jettent à terre ! Il y a eu au moins quelqu’un de propre qui a jeté un doigt, un auriculaire apparemment, dans une poubelle.

Je m’inquiétai de savoir s’il y avait de plus gros morceaux et s’ils avaient trouvé tous les petits morceaux.

– On a envoyé un expert aux étales des boucheries-charcuteries : rien. Pour ce qui est des petits bouts, on n’a pas les yeux, ni les bijoux de famille. Rien de tout ça. Les deux oreilles, les dix orteils, mais on n’a que neuf doigts. Il nous manque un pouce, celui de la main gauche, selon l’expert. Enfin, tout ça, c’est parti au labo. Et avec un peu de chance, on va pouvoir reconnaître l’identité du puzzle avec les empreintes digitales. Vous venez manger un steak frites ?

Je déclinai l’offre puisque j’avais déjà déjeuné.

18.

Dans les jours qui suivirent la découverte de petits bouts humains dans les poches des Sedanais, la population fut prise d’une psychose collective. On ne sortait plus de chez soi. Et si on sortait, on avait pris soin de coudre toutes les poches. Tous les Sedanais et ceux des communes alentour avaient inspecté toutes les poches de leur garde-robe. Des objets perdus réapparurent à la grande surprise des propriétaires. Des objets compromettants firent surface au grand dam de certains. Ce fut la misère des pickpockets qui, eux aussi, étaient fortement impressionnés.

Comme le dimanche est un jour au ralenti pour un grand nombre, la recherche de l’identité à partir des empreintes digitales des doigts trouvés ne permit que le lundi matin de donner un résultat. C’est d’ailleurs l’inspecteur de police qui me téléphona pour m’annoncer qu’ils avaient pu mettre un nom sur le puzzle, comme il aimait dire. Il ne voulut pas tout de suite me révéler son identité et m’invita au commissariat. Je devais venir avec les bouts de papiers que j’avais ramassés au printemps autour de l’église Saint-Charles, si je les avais toujours.

19.

– Je vous le donne en mille, me dit l’inspecteur. Vous devinez ? Oui, et bien, les bouts humains trouvés au marché sont ceux de Georges Delorlo. Celui-là même que vous cherchiez suite au mystérieux message. D’ailleurs, vous les avez, les bouts de papiers ? Encore un puzzle. Décidément, ce n’est pas courant de distribuer des pièces de puzzle dans les poches des gens, à l’église ou au marché, à Sedan.

Je donnai mon dossier ‘bouts de papier du printemps’ à l’inspecteur en demandant si on avait retrouvé le reste du corps, les gros bouts en quelque sorte.

– Bah, j’espère bien que ce sera de gros bouts, car je ne me vois pas ramasser à la cuillère le nombril, les grains de beauté ou les verrues. Mes hommes n’ont pas envie de piquer à la fourchette les reins, la ratte ou la prostate.

Et il éclata de rire. Donc, ils n’avaient encore rien découvert du reste du corps de Georges Delorlo. Ce qui est sûr, c’est que j’avais eu raison de m’inquiéter du meurtre qui devait être commis sur ce retraité, ancien truand ou non. Bien sûr, j’évitai de faire remarquer cela à l’inspecteur. Si vous voulez vous mettre quelqu’un dans la poche, il vaut mieux ne pas lui faire remarquer son incapacité. Quand le téléphone sonna.

– Allô ! Oui ! Quoi ? Où ? Qu’une jambe ? Sans orteils ? La droite ? Et la gauche ? Vous savez pas ! Mais, bon dieu ! cherchez ! Faites toutes les boucheries-charcuteries de la ville ! Evidemment qu’il s’agit de la même victime ! Allez, zou !

On venait de découvrir dans la chambre froide d’un boucher de Torcy une jambe humaine, la droite, qui pendait à un crochet parmi d’autres viandes froides, mais non humaines celles-là. Un gros bout. Trop gros pour être glissé dans une poche évidemment. Le boucher était parti en weekend dans la Meuse pour une longue partie de pêche et n’était rentré que le dimanche soir. On peut penser que l’amateur de puzzle avait caché la jambe droite dans la nuit de samedi à dimanche, et qu’il était habile, car aucun signe d’effraction n’était à signaler.

20.

Je laissai l’inspecteur à son excitation. J’allai marcher dans les rues de Sedan sans craindre pour mes poches, en pariant que d’ici la fin de ma promenade, on aurait retrouvé d’autres morceaux du Georges Delorlo. Le coup du marché avec tout Sedan (ou presque) dans la poche du faiseur de puzzle, c’était de la dentelle. Cela avait-il une signification particulière, de même que les bouts de papier du printemps formaient un message ? Car j’étais persuadé que le bonhomme des doigts et orteils et celui des bouts de papier ne faisaient qu’un. En y réfléchissant, je ne voyais que deux explications possibles à cette mise en scène macabre du marché. Premièrement, attirer l’attention. Deuxièmement, révéler l’identité de la victime et, par voie de conséquence, faire le lien avec le message des bouts de papier du printemps.

L’inspecteur espérait trouver le reste du corps dans les chambres froides de nos bouchers et charcutiers. S’il avait raison, on serait fixé très rapidement. Il fallait souhaiter que les gros bouts humains portent chacun un signe qui pourrait relancer la résolution d’un message pour nous conduire à une autre étape de la fantaisie du criminel. Je m’étais suffisamment promené. Je me rendis rue du Rivage au commissariat.

– On a fait toutes les boucheries, toutes les charcuteries, même les traiteurs. Rien. Rien de rien. On n’a que la jambe droite du gros Jojo, moins les orteils évidemment. Peut-être que le cinglé de cette découpe va nous rendre gros morceau après gros morceau. Jour 1, une jambe, jour 2, l’autre jambe, etc. De quoi remplir une partie de la semaine et nous mener en bourrique.

21.

On frappa à la porte du bureau de l’inspecteur. Un agent vint l’avertir qu’on avait trouvé le tronc de la victime. Dans le congélateur d’une supérette du centre-ville, sous les frites surgelées.

– Une supérette ? Faites toutes les supérettes de la ville. Qu’on téléphone aux supermarchés, eux aussi, ils ont du congélateur et de l’armoire frigorifique ! Allez, zou, zou, zou !

L’inspecteur, qui avait besoin d’un soutien moral, m’invita à l’accompagner à la morgue de l’hôpital où l’on avait entreposé la jambe droite et le tronc du Georges Derlolo. Peut-être qu’un examen de ces gros morceaux pourrait nous apprendre quelque chose. Malheureusement, avec l’aide du médecin légiste, il fut impossible de repérer quoi que ce soit d’informatif. Sauf que le spécialiste remarqua que la découpe était bien faite, si ce n’est avec un scalpel, du moins avec un outil très tranchant, comme la lame d’un rasoir droit. Ça me rappelait quelque chose :

… d’un coup sec de rasoir droit, je couperai la gorge du barbu

qui s’appelle Georges Delorlo. C’est une sacrée vieille fripouille.

Il était temps de rentrer chez soi. Je souhaitais une bonne soirée à l’inspecteur et espérais pour lui que son épouse avait préparé un repas consolant et qu’il y aurait un film distrayant à la télévision, car l’inspecteur me semblait préoccupé, avec un début de tassement des épaules accompagné d’un enfoncement du cou. De mauvais signes trahissant les prémices d’un surmenage. Je lui assurai ma présence le lendemain en milieu de matinée. On ira boire un double expresso pour faire le point.

22.

À vrai dire, je ne savais, moi non plus, que penser de cette façon d’agir du criminel. S’il avait annoncé son crime, certes de façon cryptée, s’il avait distribué les doigts de sa victime sachant pertinemment qu’on utiliserait les empreintes digitales du mort pour établir une identité, il ne pouvait, selon moi, en être autrement : le criminel voulait si ce n’est engager un dialogue avec les forces de l’ordre, du moins il devait avoir l’intention de communiquer quelque chose. Cependant, les deux bouts trouvés n’étaient pas très bavards. M’était avis qu’il nous en fallait plus.

L’inspecteur vint me retrouver dans le café du Vieux Sedan convenu la veille. Il avait les yeux grands ouverts. Et heureusement que ses pupilles n’étaient pas dilatées, autrement j’aurais juré qu’il avait puisé dans la réserve du butin de guerre pris aux dealers de notre cité. Il était tout simplement excité à l’idée de pouvoir me raconter du nouveau :

– On vient de retrouver un autre morceau. Un bras. Sans les doigts évidemment. En direction de Balan, dans une galerie d’art. Je n’ai pas trop compris ce que le galeriste a dit. Un tableau hyperréaliste. Techniques mixtes alliant le plat et le relief. Du plus bel effet, mais hélas périssable. J’y étais encore il y a pas trois quarts d’heure. Le bras était fixé en plein dans un tableau représentant une scène de guerre, enfin le champ de bataille après l’assaut. Le titre du tableau, c’était « septembre 1870 ». Un peintre moderne à ce qu’il paraît.

Je demandai de quel bras il s’agissait.

– Beh, le bras du Jojo Delorlo, pardi. Ah, vous voulez savoir si c’était le gauche ou le droit. Bin, à vrai dire… j’étais tellement content qu’on découvre un nouveau gros bout, et tellement surpris du cadre de la découverte, que je n’ai pas fait attention à ce détail, sans importance par ailleurs. Et puis un bras sans les doigts ! Pas évident de savoir si c’est le gauche ou le droit !

23.

J’expliquai ma théorie du message caché ou du moins de l’intention décryptable. Peut-être le criminel jouait au petit Poucet et qu’il voulait nous emmener quelque part en laissant derrière lui les bouts de ses découpages. Torcy, Sedan centre-ville, vers Balan, le criminel voulait-il nous emmener quelque part ? Allait-on trouver un autre bout humain à l’ossuaire de Bazeilles ? Ce qui aurait été logique après la direction du troisième bout et le tableau relatant un épisode de la guerre Franco-prussienne. Je suggérai donc ce haut lieu de mémoire où l’on peut voir les restes momifiés de soldats tant français qu’allemands. Il passa tout de suite un coup de fil, car on ne sait jamais. Il prit un second double expresso, j’optai pour le diabolo orgeat.

– Bon, si vous y tenez, je téléphone tout de suite à la morgue.

24.

Il s’agissait du bras gauche. On n’avait rien trouvé à l’ossuaire de Bazeilles, ni ailleurs dans cette direction. L’inspecteur allait retourner au commissariat quand une idée me vint. Je lui demandai dans quelle position le tronc de Georges Delorlo avait été retrouvé, ainsi que sa direction spatiale sur la rose des vents. L’inspecteur me regarda comme on toise un hurluberlu atteint d’une maladie contagieuse.

– Beh, je sais pas. Vous en avez, de drôles de pensées macabres. J’ai comme l’impression que cette histoire vous fatigue, vous aussi. Bon, ce n’est pas tout, mais faut que je retourne au commissariat. À plus !

Je quittai moi aussi le café pour me rendre en moins de cinq minutes à la supérette qui avait recueilli involontairement le buffet du Jojo Delorlo.

25.

Le patron du magasin était en train de nettoyer le meuble congélateur qui avait accueilli le torse, les fesses et le reste, le tout en un seul morceau. Sauf les guiboles et les porte-paluches, précisa-t-il. Il savait quel était mon gagne-pain, et conséquemment à l’espoir d’une petite publicité, me parla volontiers de la découverte de la veille. Ce n’est pas lui qui avait découvert le tronc dans le congélo, c’est une cliente qui s’est inquiétée d’y trouver un bout de saucisse non emballée parmi les sacs de frites. Puis elle a poussé un cri en voyant un gros bout de bidoche. Le patron de la supérette m’affirma que le cadavre reposait sur le dos, le bidon offrant son nombril aux étoiles, ou du moins aux néons du magasin. J’examinai le congélateur. En réfléchissant un peu, en visualisant le magasin sur une carte de la ville, et en tenant compte de l’emplacement du congélateur, j’obtenais un axe sud-ouest nord-est. Pour en finir avec la supérette, je demandai dans quel sens était placé le tronc dans le congélateur. Le patron affirma que le bout de saucisse non emballée ainsi que deux petits rognons qui lui tenaient compagnie se trouvaient plus dans cette partie que dans l’autre, j’en tirai la dernière information que je cherchai.

26.

Après avoir lu ce qui précède, vous devez sans doute, comme l’inspecteur et le patron de la supérette me suspecter de troubles mentaux. Néanmoins, réfléchissez un peu. Et suivez mes instructions. Nous allons ensemble dessiner un bonhomme. Non pas sur une feuille blanche, mais sur la carte de Sedan. Prenez-en une ou imaginez-la. Tracez un axe sud-ouest nord-est passant par le centre-ville. Pour faire simple, passant par Saint-Charles. Dessinez une patate autour de l’église ; attention de bien faire correspondre la longueur de votre patate à l’axe ci-dessus énoncé. Vous me suivez ?

27.

Continuons. Tracez un trait partant de l’église plus ou moins en direction de l’ouest, jusqu’au centre de Torcy. Vous avez la jambe droite du bonhomme. Faites de même grossièrement à l’opposé, une ligne donc, vers l’est, de Saint-Charles en direction de Balan. Voilà le bras gauche du bonhomme. Maintenant, tout est clair, n’est-ce pas ? Vous comprenez que vous ne pourrez pas trouver la jambe gauche au nord-ouest de Sedan, en direction de Floing, car à cet emplacement, on trouvera un jour ou l’autre le bras droit de Georges, et à l’opposé, disons dans les parages du stade de foot Dugauguez, notre criminel-boucher y aura caché la jambe gauche de Delorlo. Et logiquement, la tête de la victime doit reposer quelque part au nord-est de l’église Saint-Charles. Et vous avez votre bonhomme au complet.

28.

Maintenant que j’avais résolu le principe de la nouvelle énigme, il me fallait confirmer mon hypothèse. Je pouvais chercher tout seul, mais je craignais que cela prenne du temps. À l’évidence, il me fallait non seulement déléguer la recherche, mais aussi la multiplier. J’optai alors pour un nouvel entretien avec l’inspecteur, au risque qu’il se convainc de ma folie.

L’inspecteur me reçut, m’écouta, se retint un instant de rire, puis éclata.

– M’enfin, tout ça, c’est du roman. C’est du Gaston Leroux. Ce n’est pas sérieux. Certes, notre criminel a parfois des idées saugrenues, mais de là à penser vraiment qu’il agit selon un plan défini à l’avance, il ne faut pas exagérer. Et ne me parlez pas du message des bouts de papier, ça n’a pas de commune mesure avec ce découpage boucher. Le plus simple est d’attendre que nos concitoyens fassent une nouvelle découverte macabre et on finira par reconstituer le puzzle. À vrai dire, il ne nous manque que trois bouts, trois gros bouts. Un puzzle pour enfants.

29.

J’avais l’intuition qu’il me serait plus facile de trouver la jambe manquante que le bras absent. Mon intuition me poussait même vers les équipements sportifs, des lieux où il est normal de donner un coup de pied, où courir est de rigueur, où certains utilisent autant leur tête que leurs jambes. J’avais mes entrées au stade Dugauguez. J’aurais pu inspecter les congélateurs des buvettes, mais j’allais directement aux vestiaires, pas celui des équipes invitées, mais le vestiaire de l’équipe de foot de Sedan. Georges Delorlo ou tout au moins une partie de lui-même, en bon Sedanais, ne pouvait pas se trouver ailleurs.

Je découvris la jambe gauche, debout, dans un coin, cachée par les lavabos. Mon bonhomme prenait forme : deux jambes, le tronc et le bras gauche. Plus besoin de rechercher le bras droit pour être certain que mon hypothèse était plus que valide. J’imaginais facilement que le bras manquant devait être caché dans un haut lieu du travail manuel, comme l’ancienne manufacture de drap du Dijonval. Il me fallait maintenant la tête du gros Jojo, car, j’en étais persuadé : là où se trouvait la tête de la victime devait habiter le cerveau de l’histoire.

30.

D’après mes estimations, je devais chercher quelque part sur les hauteurs de Sedan, à gauche du faubourg du Fond de Givonne. Je tâchai de réfléchir comme l’instigateur de cette macabre comédie. Et plutôt que de scruter toutes les maisons une par une, j’analysai le nom des rues. Le boulevard du Trente Floréal, se référant à un épisode de la Révolution française, était un bon candidat pour recueillir une tête coupée, que ce soit par une guillotine ou un rasoir droit. Sans en vouloir aucunement aux habitants de ce boulevard, il me laissa froid et n’influa en rien sur mon intuition. Une autre rue retint mon attention : la rue de la Terre aux cailloux.

Il ne faut pas être dictionnaire d’argot pour comprendre que le nom de cette rue parlait directement de têtes à mon bon sens. Je m’y promenais donc, regardant les pavillons, en cherchant sans chercher. Je remarquai que certaines maisons affichaient sur leur façade, la plupart du temps en un délié scolaire de fer forgé, des noms comme : « Notre repos », « Petit paradis », « Chez Mémé », « Enfin chez soi », « C’est dans la poche », « Villa Château », et d’autres merveilles de la culture populaire. C’est alors que je m’arrêtai, sans comprendre tout de suite pourquoi. Je fis quelques pas en arrière et stoppai devant le pavillon « C’est dans la poche ».

31.

C’était un pavillon moyen, commun à tous ceux de la rue, jardin bien entretenu avec des roses trémières encore en fleurs. Le nom du propriétaire ou du locataire était écrit sur la boîte aux lettres : Emile Dumène. Connaissais pas. Il est vrai que je ne pouvais être certain de trouver là et la tête de Georges Delorlo et l’instigateur de tous ces puzzles macabres, mais je pensais avoir aligné un certain nombre d’éléments intrigants. Les petits bouts de papiers, les morceaux humains, c’était dans les poches des Sedanais qu’ils avaient été trouvés.

J’étais seul. Je sais que ce n’était pas prudent, mais bon. Je passai la petite grille, avançai sur le chemin en dalles de schiste et sonnai à la porte d’entrée. Un petit monsieur, tout maigre, vieux, mais qui semblait aussi élastique et vif qu’un cabri, m’ouvrit et m’invita à entrer sans que j’aie pu dire un mot. Je le suivis dans le séjour. On s’assit à la table du coin salle à manger. Il me demanda si je voulais boire une bonne bière avec lui.

– J’aime bien ce format, dit-il en revenant de la cuisine avec un 75 centilitres et deux verres à bière dans les mains. C’est un format convivial. On ne boit pas seul. Celle-là, c’est du local. Vous devez connaître. Bien, je vous écoute.

32.

Étrange personnage qui laisse entrer chez lui un inconnu, lui offre à boire et s’enquiert seulement ensuite de l’objet de sa visite. Ou alors savait-il exactement pourquoi j’étais là, peut-être même me connaissait-il ? J’hésitai un instant à lui parler des petits papiers et surtout du corps découpé de Georges Delorlo, quand il reprit la parole.

– Ah, avant que j’oublie, reprenez ceci !

Et il tira de sa poche une montre que je connaissais bien pour la bonne raison qu’elle m’appartenait.

– Veuillez m’excuser. Mais on ne se refait pas. Ce sont les réflexes. Le corps qui agit avant même que la tête pense. À chacun sa zone d’excellence, moi, celle du pickpocket, vous, celle du fin limier. Bien, que me vaut votre visite ?

33.

Je l’accusai frontalement du meurtre prémédité de Georges Delorlo. Il ne nia pas, ne dit rien. Je retraçai l’épisode du message crypté du printemps annonçant le crime. Il m’écoutait attentivement, opinant parfois de la tête comme pour approuver mon récit. Je poursuivis avec l’histoire des bouts de doigts glissés dans les poches des Sedanais au marché du samedi matin. Puis, il y eut les gros bouts, disposés ici et là, et mon hypothèse du bonhomme couché sur la carte de la ville.

– Votre hypothèse est juste. C’est tout à fait ainsi que j’ai conçu ce dernier puzzle. Vous avez raison sur tout, sauf sur une chose. Je n’ai pas tué Georges.

J’aurais pu le contredire, le menacer de la police qui était au courant de ma visite, même si ce n’était pas vrai. Mais je ne dis rien, persuadé à l’instant que cet homme voulait parler, qu’il avait besoin de parler, qu’il n’attendait qu’une seule chose : qu’on l’écoute.

34.

« Vous avez lu mon nom sur la boîte aux lettres, Emile Dumène, pour vous servir, ou pour vous desservir, c’est selon. Sedanais, escroc, retraité. J’étais et suis toujours le roi des pickpockets, le prince de l’embrouille. J’avoue avoir passé plus de temps en prison que dans les poches de mes victimes. Mais bon !

Georges aussi était un ancien hors-la-loi. On s’est connu derrière les barreaux. Deux Sedanais, ça a toujours des histoires à se raconter. Quand on a pris notre retraite, on est revenu à Sedan. On a cherché à passer le temps de façon légale : pêche, soirée dansante, boules. Certes, on pouvait venir se défouler aux matchs de foot. Mais il n’y en a pas tous les jours. Alors, on s’est remis au poker pour retrouver l’ambiance de notre jeunesse. Cependant, on a fini par se lasser.

Cet ennui nous faisait vieillir comme c’est pas croyable. Il nous manquait quelque chose. La tension qui précède un coup, l’excitation qui le soutient, et la paix, oui, la paix intérieure qu’on ressent quand ça a fonctionné. Tout ça, plus rien, pas même le pocker, ne nous le procurait. Pourtant, on n’avait pas envie de replonger dans l’illégalité. La retraite, avec ses fauteuils douillets, avec nos pantoufles bien chaudes, avec les bonnes bouteilles et nos gueuletons, tout ça, c’est un confort que la prison n’offre pas. »

35.

« C’est alors que Georges s’est découvert une maladie, de celle qui ne pardonne pas, qui vous laisse peu de répit avant la décrépitude. Il n’en avait pas pour six mois. Ça nous a foutu un sacré coup, à lui, évidemment, mais à moi aussi. Prise de conscience. Rappel désagréable qu’on a plus grand temps à vivre quand on est vieux. Alors si la maladie vient accélérer le processus, il est plus que temps de se réveiller et de se remettre à vivre.

Georges émit le souhait de mourir comme un comédien qui rend son dernier souffle sur scène. Il lui fallait retrouver le succulent stress de notre jeunesse. Mais plus question de braquer une banque, de dévaliser les fourgons blindés de transport de fonds. La santé de Jojo lui disait carrément non. Un soir qu’on avait trop bu, on se mit à réfléchir comment vivre intensément les jours qui allaient venir, quitte à partir un peu prématurément.

La roulette russe pouvait être un jeu très excitant à première vue, mais finalement pas tant que ça, car ça ne peut pas durer très longtemps, ça va inévitablement trop vite. Et puis, un truand, ça ne se suicide pas comme ça. Georges se prit au délire romantique du truand liquidé à la suite d’une chasse à l’homme, tous contre un. Georges me demanda d’organiser son assassinat. »

36.

« De telle date à telle date, je devais tuer Georges. Un service qu’un bon copain lui devait bien. Lui, devait faire tout son possible pour éviter mes coups de feu ou de couteau, et ce, sans quitter la ville de Sedan. Si Georges se rendait compte de quelque chose, il pouvait riposter.

On avait trop bu. On topa. Notre sort était scellé. Plus moyen d’y échapper. Le lendemain, malgré une gueule de bois à faire péter la souche d’un vieux chêne, je remarquai, sans remettre le principe en cause, je fis la remarque donc que cela ressemblait en fin de compte à un contrat d’assassinat assez classique et sans grand charme. Jojo le reconnut sans problème. On se mit alors à réfléchir.

Pour me rendre le jeu plaisant, il me fallait, à moi aussi, une tension, une part d’imprévu. Et quoi de mieux si le monde entier pouvait être mis au courant de la chasse à mort que j’allais entreprendre ! C’est ainsi qu’on a imaginé le message annonçant l’assassinat de Georges. Mais pour ajouter un élément de jeu, on découpa le message en petit bout. Jojo me fit énormément plaisir quand il émit l’idée des bouts de papiers à dissimuler dans les poches des Sedanais. J’étais aux anges ! Vous pensez, pour l’ancien roi des pickpockets, ce n’était que du bonheur de pouvoir, rien qu’un instant, exercer mon art. Et qui sait subtiliser des choses d’une poche, sait évidemment y déposer des bouts de papier.

On choisit une messe à Saint-Charles pour opérer. Aucun problème. Ni vu ni connu. J’avais en moins de deux glisser dans les poches de nos concitoyens les 27 bouts de papier. On a même assisté à la sortie de la messe, sur un bac à fleur. On a bien rigolé. Vous êtes venu nous parler. On faisait comme si de rien n’était. Puis, avec Georges, on a fait un bon gueuleton dans un restau du coin. On s’est embrassé. On s’est quitté. Le lendemain commençait la chasse à l’homme. »

37.

« Nous étions ravis d’avoir découvert en vous un pisteur perspicace. Très rapidement, vous avez découvert l’adresse et l’identité de Georges, ainsi que mes intentions. Malheureusement la police ne s’est pas prise au jeu. De notre côté, Jojo et moi, c’était comme au temps de notre jeunesse. Qu’est-ce qu’on a couru ! Georges changeait chaque nuit de domicile. Plusieurs fois j’ai failli lui mettre la lame de mon rasoir droit au ras du quiqui. Autant de fois, il m’a échappé.

Jusqu’au jour, une quinzaine plus tard, où j’ai réussi à coincer Georges. Il ne pouvait plus m’échapper. Ma lame était si près de sa peau que j’aurais pu lui raser le bouc. Mais, je n’ai pas pu. Je n’ai pas pu lui trancher la gorge. Je n’ai pas eu le courage. On a fini tous les deux dans les bras de l’autre, à chialer comme des veaux. »

38.

« Le médecin avait annoncé un petit six mois. Georges est venu vivre chez moi, ici, à la rue aux Cailloux. Histoire de se mettre un peu au vert. On s’est mis à jardiner en attendant la mort. L’été a été magnifique. La santé de Georges s’est dégradée. Avant de mourir, Georges m’a dit comme ça : « Emile, quand j’aurais cassé ma pipe, et ça va pas tarder, tu pourras faire ce que tu veux de ma dépouille. De toute façon, je m’en fous, ma carcasse est pourrie. Tu peux m’enterrer dans le jardin, me découper en morceaux pour nourrir ton poêle à bois. Si ça t’arrange, tu peux me balancer à la Meuse. Ou me déposer au bas de mon immeuble place Goulden dans un sac-poubelle, histoire de jouer un bon tour à la police. » Le lendemain, Jojo n’était plus. »

39.

« Georges n’avait que faire de son corps refroidi. Alors, je me suis dit que, comme il m’en donnait la permission, que j’allais utiliser sa dépouille pour finir notre histoire en beauté. Ma première énigme des bouts de papier n’avait en fait retenu que votre attention, alors qu’on espérait faire la une des journaux. Je sais, on ne se refait pas. Pendant longtemps on avait parlé de nous à la rubrique du grand banditisme. On s’habitue.

C’est ainsi que j’ai élaboré ma deuxième énigme. Un mystère en deux temps. Le temps des petits bouts distribués un samedi matin au marché. Qui très facilement permettait de rappeler aux autres la mémoire de Georges Delorlo. La découpe du corps ne me posa aucun problème vu que j’avais été apprenti-boucher dans une vie antérieure. Puis il y eut le temps des gros bouts. La résolution de cette ultime énigme devait faire venir les forces de l’ordre jusqu’à moi. Ainsi mon nom figurerait une dernière fois dans les journaux. Encore une fois, c’est vous, et non la police, qui avez deviné juste. »

40.

La fin de l’histoire des deux vieux fut suivie d’un long silence, comme pour commémorer Jojo. Je repris la parole et rappelai que j’avais percé le second mystère et que, selon mon hypothèse, la tête de Georges Delorlo devait se trouver là où vivait la tête pensante de l’énigme. Emile Dumène se leva, me fit signe de le suivre à la cuisine. Il ouvrit le réfrigérateur. Sur un plat en inox aux bordures travaillées, la tête de son camarade reposait bien droite. Je parlai du bras droit certainement caché dans le bâtiment du Dijonval.

– Décidemment, vous êtes un adversaire coriace et perspicace. J’ai effectivement déposé le bras droit de Georges au Dijonval, tout en haut, dans le clocheton. Qu’allez-vous faire maintenant ?

À son ton, j’entendais qu’Emile Dumène rendait les armes, qu’il était fatigué de se battre, que peu lui importait la suite des événements. Je lui demandai de me remettre la tête de Georges Delorlo afin de reconstituer le corps pour l’inhumer au cimetière Saint-Charles. Je voulais bien m’occuper des funérailles. Emile Dumène déposa soigneusement la tête de son ami dans une glacière et sortit d’un tiroir une liasse de billets.

– Pour les frais, la caisse, le trou, les croquemorts, tout ça, ajouta-t-il. Qu’allez-vous dire à la police ? Rien ? C’est sympathique. Une dernière chose. Pourriez-vous ne raconter le fin mot de l’histoire qu’après ma mort ? Vous savez, j’ai l’air vif et nerveux, mais je ne vais pas faire de vieux os. Je crois que je vais mourir d’ennui.

41.

J’ai enterré Emile Dumène ce matin. Dans le même trou que son camarade Georges Delorlo. Sur la plaque funéraire, après les noms et les dates, il y est inscrit « Deux vieilles fripouilles ». Si vous ne me croyez pas, faites les allées du cimetière : en haut vers la gauche, un granit gris, sans croix. La liasse de billets qu’Emile Dumène m’avait donnée lui a payé aussi son enterrement. Et encore, il en restait pas mal, de billets. Mais ceux-là, c’est dans ma poche.

(c) Jérôme Paul 2021