On draguait le lit de la Meuse traversant Sedan. Hygiène nécessaire ! On en retire tout et n’importe quoi, et un peu de sable envasé. Ce jour-là, la drague avec sa benne preneuse travaillait après le Moulin, juste avant le Pont de Meuse, du côté de la rue Thiers. En plus du limon habituel et normal pour un fleuve, elle avait le matin ramassé au fond de l’eau deux vélos, une motocyclette, un réfrigérateur, quatre chariots de supermarché et un fusil-mitrailleur. L’ouvrier adorait son métier : un mélange de chasse aux trésors et de pêche miraculeuse. Il venait juste de reprendre son travail après avoir mangé une double saucisse-frites en discutant tranquillement avec la dame de la friterie, place Turenne, et s’était même offert une bière pour faire passer son déjeuner. Il reprit un peu machinalement la manipulation de la mâchoire qui plongeait dans le fleuve pour happer si possible quelque chose. Les premiers coups de la benne preneuse ne ramenèrent que du sable. Mais soudain, l’appareil bloqua au fond de l’eau. L’ouvrier tira, et tira encore. Il fournissait plus de puissance, au point de faire gîter fortement la drague malgré ses ancrages.

L’eau du fleuve s’agitait. Des vagues vinrent frapper la drague et les bords de Meuse. La plateforme penchait maintenant dangereusement. Une partie de sa cargaison retourna à l’eau. L’ouvrier ne pouvait plus rien faire. Il n’avait plus le contrôle de sa machine. Quelque chose, au fond de l’eau attirait le bateau. C’est alors que d’étranges formes sortirent de l’eau. On aurait dit de grandes branches molles et mouvantes, d’énormes serpents, ou des bras de géants, glabres, luisants, sans articulation et pourtant très mobiles. C’étaient des tentacules, comme ceux d’un poulpe gigantesque, et plus encore. Certains tentacules frappaient la surface du fleuve en produisant un puissant vacarme, d’autres s’agrippaient à la drague qui allait bientôt couler.

détail du Pont de Meuse avec aperçu du fantôme sous forme de poulpe

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Aux bruits de l’eau et de la mécanique maltraitée, s’ajoutait un puissant gémissement qui semblait s’échapper du bout de ces appendices effrayants. Un tentacule pénétra la cabine de pilotage et attrapa l’ouvrier. Il s’entoura autour de lui comme un boa pour étouffer sa proie. La victime fut emmenée au fond de l’eau. La drague finit de couler. Le bras de la grue resta coincé contre un pilier du pont. Le monstre avait disparu et la Meuse se calma.

Sur le pont et tout autour, des passants paralysés par l’effrayant spectacle n’avaient pas encore eu la force de poursuivre leur chemin, mieux, de fuir en courant. Mais tous n’avaient pas assisté au même spectacle. Étrangement, certains avaient vu toute la scène mais n’avaient rien entendu : pas même le bruit de l’eau battue et encore moins les plaintes affreuses du monstre. D’autres avaient tout entendu, mais n’avaient rien vu. La Meuse avait coulé comme elle le faisait depuis toujours ; c’est à peine si le débit leur avait semblé un peu plus rapide. Certains n’avaient rien vu ni rien entendu ; et ils ne comprenaient pas la stupeur des autres. Enfin, il y avait ceux qui avaient tout vu et tout entendu, et ceux-là étaient à plaindre, car leurs prochaines nuits seraient sans aucun doute envahies de cauchemars. Tous ? Enfin, sauf un, Dominique Ganneron, le maire de Sedan, qui venait juste de sortir de son bureau place Turenne et qui se rendait à pied serrer quelques mains de commerçants. Sur le pont, Dominique Ganneron avait tout vu et tout entendu. Pourtant, c’était le seul à ne pas paniquer, à comprendre la situation, du moins, à savoir de quoi il retournait.

Une fois le calme revenu, le maire s’inquiéta aussitôt de l’ouvrier dragueur. Il traversa le tablier du Pont de Meuse dans sa largeur pour rechercher du regard s’il ne voyait pas un corps. Il aperçut avec soulagement un peu plus loin en aval la victime du monstre s’agrippant à la berge pour sortir de l’eau. Celui-ci était sauf. Très bien ! Mais il y avait mieux à faire que d’aller le réconforter. Aussitôt dans son bureau de la mairie, Dominique Ganneron sortit d’un tiroir un petit carnet dont le titre était « Situations spéciales ». À la page « Chasseurs de monstres et fantômes », il choisit le numéro de téléphone d’un certain Fulgence Capucin, raccommodeur de fantômes.

Une heure après le coup de fil, une 4L bleu île de France arriva place Turenne, fit deux fois le tour du rond-point comme pour conjurer un sort et se gara sur le parking de la mairie. Un homme et une fillette sortirent du véhicule. Il s’agissait de Fulgence Capucin, le raccommodeur de fantômes, comme il aimait se faire appeler ; plutôt qu’un chasseur de spectres, il se disait aussi thérapeute pour ectoplasmes. Originaire de Mouzon, il opérait dans tout le nord-est de la France et parfois aussi en Belgique. Il était intervenu à Sedan, il y avait une dizaine d’années, à l’époque où Dominique Ganneron n’était qu’un simple conseiller municipal. Fulgence Capucin avait résolu, dans la discrétion demandée par le maire d’alors, une affaire assez mineure en fin de compte : un fantôme qui agissait, non loin du Quai de la Régente, à l’emplacement où l’usine Robert explosa à la fin du XIXe siècle. Dominique Ganneron se rappela aussi que Fulgence Capucin avait travaillé peu après, avec succès, à l’affaire des Sorcières de Francheval.

Le raccommodeur de fantômes, plus ou moins 60 ans et une incroyable jeunesse dans son maintien, était habillé comme un homme d’affaires branché de la fin des années 1970 : costume trois pièces gris dont on avait oublié la veste quelque part, pantalon pattes d’éléphant, chemise bleu pâle col à longues pointes, pas de cravate, des lunettes à grosse monture marron, des cheveux tombant sur les épaules et des favoris fournis.

La fillette qui accompagnait Fulgence pouvait avoir dix ou douze ans. On ne lui connaissait pas de nom. Un visage rond, pâlot, deux nattes, habillée comme une collégienne des années cinquante avec une jupe au motif écossais et de longues chaussettes blanches qui sortaient de chaussures noires vernies. Elle était trop calme et trop sérieuse pour son âge. On se disait tout de suite : curieux, cette fillette qui accompagne son grand-père. Mais le maire Dominique Ganneron savait très bien qu’il n’y avait aucun lien de parenté entre Fulgence et la gamine, que celle-ci par ailleurs accompagnait le thérapeute pour ectoplasmes depuis plus de vingt ans. Il valait mieux se demander si ce n’était pas un fantôme.

L’entrevue dans le bureau du maire fut simple et rapide. La demande aussi : débarrasser la ville de Sedan de ce fantôme.

– Qui vous dit qu’il s’agit d’un fantôme, demanda Fulgence Capucin.

– J’ai pensé tout de suite à un fantôme quand je me suis aperçu que certains voyaient et entendaient, tandis que d’autres ne pouvaient que voir ou qu’entendre, répondit le maire.

– Pouvez-vous me confirmer cette distorsion ?

– Et comment que je la confirme, j’étais là. Et je n’ai pas uniquement vu et entendu le monstre, mais j’ai été témoin des impressions divergentes de mes concitoyens.

– La distorsion sensorielle est effectivement une caractéristique des ectoplasmes de niveau cinq.

– Et il y a combien de niveaux ?

– Cinq.

– Oh la vache !

– Ne s’agirait-il pas plutôt d’un poulpe, d’après votre description ?

Le maire Dominique Ganneron accompagna Fulgence Capucin et la fillette sur le Pont de Meuse. Il put donner des explications détaillées et raconter de nouveau ce qu’il s’y était passé. Quelques Sedanais scrutaient la Meuse dans l’espoir d’y apercevoir ce qu’on leur avait raconté. Ils pouvaient constater que la drague était à moitié coulée et que son long bras à benne preneuse était quasiment à l’horizontale en travers du fleuve. Fulgence Capucin demanda à la fillette :

– Et alors ?

La fillette lui fit non de la tête.

– En fin de journée, je suppose, ajouta Fulgence.

La fillette fit oui de la tête.

– Un diabolo grenadine ?

La fillette entraîna aussitôt Fulgence Capucin vers le café au coin du pont.

La fillette but trois diabolos grenadine, deux diabolos menthe et un diabolo pastis. Fulgence Capucin et le maire éclusèrent chacun un café, une bière et encore une bière. La fin d’après-midi faisant place au début de soirée, Fulgence Capucin aurait bien commandé un croque-monsieur spécial (jambon sec des Ardennes et fromage de Rocroi). Mais la fillette se leva de sa chaise et alla chuchoter quelque chose à son oreille.

– Et en plus elle parle ! lança le maire Dominique Ganneron.

– Elle vient de me communiquer qu’elle perçoit des ondes provenant de la Meuse. À son avis, le fantôme va faire une nouvelle apparition. Et si vous regardez dehors, vous apercevez déjà un attroupement.

Sur le Pont de Meuse, Fulgence et la fillette durent effectivement user de l’autorité municipale pour se faire une place parmi la foule. La Meuse était de nouveau hors d’elle. De fortes vagues frappaient les rives et les piliers du pont. Cette agitation faisait grincer la carcasse métallique du bateau dragueur. La fillette fermait les yeux pour se concentrer sur on ne savait trop quoi. Quand tout à coup, elle saisit la main de Fulgence Capucin. De la Meuse sortirent les premiers tentacules du monstre. Ils s’agitaient dans une danse hypnotique. Puis brusquement, le monstre frappa l’eau, les restes du bateau, les piliers du pont. Un tentacule attrapa un chien qui aboyait un peu trop près de l’eau, et l’entraîna au fond du fleuve. La foule se dispersa en courant quand un autre tentacule saisit une femme par la taille, la souleva en l’air. Fulgence Capucin frappa dans ses mains et le monstre lâcha sa proie au-dessus du fleuve. La femme regagna l’autre rive à la nage. Puis le monstre se calma et redisparut au fond de l’eau.

Fulgence Capucin se pencha vers la fillette, mit un genou à terre et lui demanda :

– Alors ? Qu’est-ce que ça a donné ?

La fillette alla lui faire son rapport au creux de l’oreille.

Le maire Dominique Ganneron s’inquiéta :

– Qu’allez-vous faire ? Et que vous a dit votre fillette ? Pouvez-vous nous débarrasser du monstre ?

– Rien n’est impossible ! Malheureusement, si mon assistante entend habituellement les plaintes des fantômes, plaintes à partir desquelles il nous est possible d’agir, cette fois-ci, elle n’a pu percevoir aucun mot. Comme si le fantôme ne pouvait plus parler. Cependant elle a pu percevoir des sentiments, mieux des ressentis.

– Et alors ?

– Le monstre a mal à la tête.

– Mal à la tête ? Presque normal pour un céphalopode géant !

– En fait, il semblerait qu’il ne s’agisse pas vraiment d’une céphalée, mais d’une douleur au niveau de la tête, précisa Fulgence Capucin tout en restant dans le vague.

– Qu’allez-vous faire, demanda Dominique Ganneron.

– Je crois que je vais aller manger ce croque-monsieur spécial.

– Vous devriez le mouillé avec un Orval.

– C’est une excellente idée.

– Je vous accompagne, conclut le maire.

Dans le même bistro, divers diabolos défilèrent devant la fillette : trois diabolos fraise, deux diabolos orgeat, un diabolo cognac. Le raccommodeur de fantômes et le maire ajoutèrent au croque-monsieur spécial un bol de soupe épaisse à la moutarde piquante dans laquelle trempaient des rondelles de boudin blanc. Après avoir éclusé un troisième Orval, le raccommodeur de fantôme Fulgence Capucin dit :

– Parlons affaire maintenant !

– Comment allez-vous procéder ?

– Je vais entamer dès ce soir – après un double expresso – des recherches. Je vous saurais gré de m’ouvrir les portes des archives de la mairie, celle de la bibliothèque municipale, et de me mettre en contact avec tous vos historiens locaux.

– Vous n’irez pas cette nuit sur le Pont de Meuse conjurer le mauvais œil, proférer des formules incantatoires, dessiner des signes cabalistiques sur les pierres alentour ?

– Monsieur Ganneron, sauf votre respect, ne me prenez pas pour un chasseur de spectres d’opérette, pour un trafiquant d’ectoplasmes, pour un véreux blanchisseur d’esprits, pour un montreur sans scrupule de revenants à la petite semaine, ni pour un vulgaire exorciseur. Je travaille le fantôme, certes, mais je le fais toujours de manière rationnelle. Voyez-vous, tout fantôme est né dans la douleur, dans le drame, dans le tragique. Plus les fantômes sont monstrueux, plus le drame a été d’importance. C’est pourquoi, il est crucial que je me plonge dans les grands drames de la ville, que je m’imprègne des douleurs passées de la cité pour découvrir l’événement tragique qui a produit ce fantôme.

– Ah bon !

– Et vu la taille de votre poulpe, il ne s’agit sans doute pas d’une chute dans un escalier, même causée par des garnements désœuvrés. Connaissez-vous le kraken, monsieur Ganneron ?

– Non, qu’est-ce que c’est ?

– C’est une créature fantastique qui ressemble à notre fantôme près du pont, mais en vraiment plus grand. Une taille gigantesque capable d’attaquer les grands navires et de les faire couler. Je ne peux rien affirmer, mais si le kraken est un fantôme, son drame d’origine a dû être terrifiant. Seul le fait d’entendre son histoire tragique pourrait rendre fou certaines âmes sensibles.

Toute la soirée, Fulgence Capucin feuilleta les archives municipales, en se concentrant sur les dates correspondantes aux trois guerres que connut Sedan en moins d’un siècle. Il ne pouvait s’agir d’un simple fait divers. La taille du fantôme du Pont de Meuse trahissait un événement historique d’importance. Vers minuit, une porte grinça, laissant siffler un courant d’air inhabituellement frais pour cette période de l’année : une forme blanche apparut à l’entrée de la salle où étudiait Fulgence Capucin.

– Bonjour bonjour ! Ou plutôt bonsoir ! ou encore bonne nuit ! dit un vieil homme habillé à la coloniale, casque du même nom dans une main. Je ne sais pas si vous me remettez : Norbert Capucin, historien du Sedanais. C’est monsieur le maire qui m’a demandé de venir vous voir. Comme j’étais au bal masqué du cercle des historiens locaux ardennais, je n’ai trouvé son message que très tard. À ce qu’il paraît, j’ai loupé un truc incroyable !

Le raccommodeur de fantômes Fulgence Capucin leva le nez des archives pour mieux saisir l’apparition qui se trouvait devant lui.

– Norbert Capucin, dit-il. Oui, nous nous sommes rencontrés il y a une dizaine d’années.

– C’est exact. À l’époque, vous vous intéressiez au drame de la chaudière tragique de l’usine Robert de 1893. Nous avions cherché sans succès un lien de parenté vu l’homonymie de nos patronymes.

– Je m’en souviens. Vous aviez pu me fournir la liste des victimes de la catastrophe, ce qui m’a permis rapidement de résoudre le problème pour lequel on avait eu recours à mes services.

– Que cherchez-vous maintenant ?

– Je ne le sais pas exactement. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un drame d’importance, comme une guerre.

– Ah ! C’est qu’on n’en manque pas, de guerres par chez nous. À tout hasard, je vous ai apporté un exemplaire du « Sedan et le Pays Sedanais » de Congar, Lecaillon et Rousseau. Un excellent condensé de notre histoire locale. La table des matières pourra peut-être vous indiquer d’autres drames. On ne sait jamais. Mais il est bien tard. Danser le tango et le quicksteep toute la soirée, ça m’a épuisé. Je vais me coucher. D’ailleurs vous devriez faire de même. Regardez votre fillette qui dort sur sa chaise. Elle serait mieux dans son lit. Bonne nuit, monsieur Capucin.

Fulgence Capucin n’avait pas l’intention de se coucher. Il alla s’asseoir à côté de la fille pour feuilleter l’ouvrage qu’on venait de lui apporter. Non pas que ce livre fût soporifique, mais l’heure était très avancée, et le raccommodeur de fantôme finit par s’assoupir. Vers trois heures de matin, il fut réveillé par la fillette qui tirait sur l’une des longues pointes de son col de chemise. Elle l’invitait à la suivre, à l’accompagner sur le Pont de Meuse.

Le fantôme venait juste de se manifester avec des mouvements timides de tentacules au-dessus de l’eau. Quelques curieux avaient passé cette première partie de la nuit à attendre un signe du revenant. Fulgence Capucin claqua des doigts et dit : « Parle ! » Le monstre répondit par une danse inquiétante dans les airs. Un photographe amateur flashait le poulpe ectoplasme qui sembla ne pas apprécier son rôle de modèle. Un bout de tentacule s’abattit sur l’appareil et le brisa. Au bout de cinq minutes, le monstre disparut de nouveau au fond du fleuve. Fulgence Capucin s’accroupit à côté de la fillette. Celle-ci alla chuchoter quelque chose à l’oreille du raccommodeur de fantômes.

D’après la fillette, le monstre ne parlait toujours pas. Il n’exprimait que des douleurs, ou plutôt une grosse douleur au niveau de la tête. Mais cette fois-ci, il fit aussi comprendre à la fillette que le raccommodeur de fantôme faisait fausse route en cherchant l’origine du drame dans l’une des trois dernières guerres dont Sedan avait souffert.

– Ah, ça, c’est intéressant ! Comme quoi, même dans la douleur, même dans les situations les plus délicates, savoir communiquer, ça a toujours du bon. Tiens, allons boire un coup, dit Fulgence Capucin en prenant la main de la fillette. Il tenait dans son autre main l’exemplaire du « Sedan et le Pays Sedanais », et avait l’intention de le consulter au café.

Le café du coin du Pont de Meuse était resté ouvert toute la nuit. À situation exceptionnelle, heures d’ouverture exceptionnelles, et qu’importe la réglementation ! D’ailleurs, le maire, le commissaire, le sous-préfet, le directeur des impôts et tous les chefs d’établissements scolaires étaient attablés devant diverses boissons. Ils se turent à l’apparition semi-fantomatique d’un Fulgence Capucin, certes en chair et en os, mais à l’apparence surannée, et de l’étrange fillette qui, fatiguée, laissait parfois voir à travers elle. Le couple alla s’asseoir au fond de la salle sur les deux dernières chaises libres. Fulgence commanda directement pour la fillette trois diabolos orange, deux diabolos citron et un diabolo noyaux d’abricot, et pour lui une Chival, un simple cocktail composé par moitié d’une Chimay rouge et d’un Orval. Sans s’inquiéter des regards du reste du café, il se plongea dans le gros livre vert que lui avait passé Norbet Capucin. Après une bonne demi-heure, il trouva ce qu’il cherchait. Page 433 pour être précis :

« Or il y avait en ville un noble royaliste, M. Vissecq de Latude, ex-seigneur de Lamécourt, qui n’avait pas émigré ; de famille sedanaise, il habitait un hôtel devenu ensuite la maison Payon, Place Goulden. Il sortait à cheval en compagnie d’un autre gentilhomme, M. de Pouilly, arborant leurs croix de St-Louis. Vassant le dénonça comme ayant dit ‘’Qu’il ferait manger du foin au peuple’’. ‘’Le sang d’un aristocrate comme lui, s’écriaient les fédérés, serait doux à boire comme le vin nouveau’’. Le soir du 5 septembre (1792) il se trouvait avec l’abbé Demaugre, de Carignan, sur la place de l’Isle. Ils furent aperçus par un groupe de fédérés et insultés par eux ; ils en voulaient à la croix de St-Louis reconnaissable à son ruban rouge, ‘’Venez la prendre !’’ s’écria M de Vissecq, et il tira l’épée. Poursuivi par les fédérés, il ferrailla contre eux jusqu’à la rue Bécri, le long du Vieux Temple, mais une femme attirée par le bruit ouvrit soudain la porte contre laquelle il s’appuyait ; il tomba ; ses agresseurs le tuèrent à coups de sabre, lui coupèrent la tête, et la promenèrent au bout d’une pique, lui ayant mis dans la bouche un tampon de foin. Ils plantèrent la pique devant St-Charles et jetèrent le corps dans la Meuse. »

Fulgence Capucin se servit d’un sous-bock comme d’un marque-page, ferma le livre, commanda encore pour la fillette un diabolo coing-gingembre, et croisant les bras sur la table s’endormit en ronflant bruyamment. Sans dire une seule parole, la fillette fit comprendre au cafetier qu’elle désirait encore boire trois diabolos chocolat, deux diabolos caramel et un diabolo expresso bien serré. Au petit matin, elle réveilla Fulgence Capucin, car il semblait y avoir une nouvelle apparition du gigantesque poulpe fantomatique au Pont de Meuse.

Les tentacules semblaient plus énervés que précédemment. Ils commencèrent par tordre le bras métallique de la benne preneuse et réussirent à en faire une énorme boule. Celle-ci fut lancée dans les airs en direction de la place Turenne. La boule roula et manqua de peu la quille qui trônait au milieu du rond-point. Le monstre s’attaqua ensuite au bateau dragueur, déchirant la tôle et jetant les morceaux sur les berges et sur le pont. La situation devenait dangereuse pour les curieux du matin. Ceux-ci s’enfuirent ou allèrent se protéger derrière des lampadaires, des murets ou des voitures. Fulgence Capucin et la fillette restèrent debout sur le Pont de Meuse impassible. Le raccommodeur de fantôme leva un bras et prononça des paroles incompréhensibles. Cela calma le monstre qui se laissa engloutir par la Meuse.

Fulgence Capucin et la fillette se rendirent au bureau du maire. Ce dernier y était entouré par les représentants des autorités, forces de l’ordre et autres assistances civiles : la police, la gendarmerie, les pompiers et l’hôpital.

– Ah, monsieur Capucin ! Je suis désolé, mais je vais devoir user de la force pour en finir avec le monstre. Vous avez fait ce que vous avez pu, mais bon… ça ne peut pas durer !

– Monsieur le maire, répondit Fulgence Capucin, s’il vous plaît, n’en faites rien. Laissez-moi encore cette journée pour résoudre le problème.

– Avez-vous une piste ?

– Oui, et d’ici la fin de la journée, je vous aurais débarrassé du fantôme.

– Mais d’ici la fin de la journée, le monstre aura causé des dégâts et peut-être fait des victimes, je ne peux pas…

– Je viens de parler au fantôme, et je vous assure qu’il ne se manifestera pas aujourd’hui.

– Je suis désolé, je ne peux pas vraiment attendre. Enfin, bon, je vous donne jusqu’en début d’après-midi, quatorze heures.

En sortant de la mairie, Fulgence rencontra Norbert Capucin, l’historien local venu aux nouvelles. Le premier Capucin raconta au second son hypothèse : la Révolution française, l’assassinat d’un aristocrate, sa décapitation, son corps jeté à la Meuse, sa tête au bout d’une pique exposée devant l’église Saint-Charles ; le monstre ne serait que le fantôme de Vissecq qui aura été réveillé par la benne preneuse du bateau dragueur, et qui veut récupérer sa tête pour finir son éternité sereinement.

– Il y a là effectivement un drame qui, selon votre théorie, aurait de quoi créer un bon gros fantôme, mais…, ne finit pas Norbert Capucin.

– Ce n’est pas une théorie, c’est la pratique ! Le terrain ! La fréquentation des fantômes ! Accompagnez-nous jusqu’à la place d’Armes. J’aimerais pouvoir réfléchir devant l’église Saint-Charles qui a vu la tête coupée de ce Vissecq.

Norbert Capucin guida Fulgence et la fillette à travers le vieux Sedan. Ils passèrent place Capelle, où se situait à l’époque de la révolution la ruelle Bécry, là où l’assassinat de Vissecq eut lieu. L’historien local semblait préoccupé. Selon lui, l’hypothèse de Fulgence Capucin pêchait par un détail qu’il n’arrivait pas à retrouver. Il errait dans ses souvenirs, ses jambes, elles, montraient le chemin vers l’église Saint-Charles. Quand tout à coup, il s’arrêta et dit :

– Mais ce n’est pas possible !

– Qu’est-ce qui est impossible ?

– Votre fantôme ne peut être le chevalier Vissecq de Latude ? Car, ça me revient : le corps décapité de l’aristocrate a été repêché et enterré avec sa tête à Villette par un certain monsieur Maucombe. Le monstre du Pont de Meuse ne peut être Vissecq.

– Monsieur Capucin, répondit le raccommodeur de fantômes, ce que vous venez de me présenter, c’est peut-être la version officielle. Je ne remets pas en cause votre savoir historique local. Eh bien, moi, je vous offre une autre version. Celle de la fiction qui est parfaitement en phase avec mon humeur, et surtout avec la situation. Il ne fait aucun doute dans mon histoire que le monstre de la Meuse est le fantôme de Vissecq de Latude décapité par les sbires de Vassant, votre Robespierre sedanais.

– Mais enfin, fit timidement Norbert Capucin…

– Pour l’amour de l’art, gageons que j’ai raison. Et avouez-le, ça a plus de gueule ! Bon, maintenant, il me faut trouver la tête de Vissecq, la rendre au fantôme qui pourra ainsi se dissiper dans les eaux de la Meuse, la paix dans l’âme d’avoir retrouvé un corps entier. Et tout ça, avant quatorze heures.

Devant le parvis de l’église Saint-Charles, Fulgence Capucin se mit à faire les cent pas, ne cessant de regarder là où la pique avait probablement été plantée et la façade de l’édifice religieux. Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel l’historien local et la fillette assistaient, pour l’un éberlué et presque impatient, et pour l’autre impassible et l’air un tant soit peu assoiffé, à la danse du raccommodeur de fantôme, au bout de ces quinze premières minutes donc, Fulgence Capucin s’arrêta et dit :

– Je suis désolé, mais votre présence me déconcentre. Monsieur Capucin, auriez-vous l’obligeance d’emmener ma jeune assistance au café, là, à droite, et de lui offrir quelques diabolos ? Merci beaucoup.

Et il repartit dans son manège péripatéticien. Cela dura encore un temps avant qu’il lève un index en l’air pour signifier qu’il avait une idée.

Fulgence Capucin devait entrer dans l’église. Son idée était simple. Puisque la tête de Vissecq de Latude avait été exposée au bout d’une pique devant cette église, bâtiment conséquent, fortement symbolique, lourd de pierres, d’ardoises et de bronze, une force magnétique pour les fidèles et même pour les non-croyants, c’était donc dans cette église qu’un sympathisant, une âme charitable, avait dû, nuitamment, cacher le crâne du chevalier. Et la cachette devait être bonne, puisque, pendant plus de deux cents ans, personne – du moins il l’espérait – ne l’avait découverte. Fulgence Capucin alla au café chercher la fillette qui pouvait être sensible aux ossements tragiques. Il souhaita seulement que l’église ne possède pas de reliques, car celles-ci pourraient perturber la recherche.

La fillette ne semblait pas inspirée par l’édifice. Elle traina dans les travées pendant que Fulgence et Norbert Capucin écarquillaient les yeux pour trouver un indice, quelque chose qui pourrait accélérer leur entendement et les amener à la découverte de la cachette, et conséquemment au crâne. Ils examinèrent de fond en comble le tabernacle, sans succès. Ils soulevèrent les tableaux pour voir s’il n’y aurait derrière une niche. Ils tapèrent du pied sur toutes les dalles de l’église en espérant faire sonner un creux. Ils explorèrent les socles de chaque sculpture. Ils s’aidèrent pour grimper tout en haut – exploit très acrobatique – du maître-autel afin de vérifier si rien n’y avait été jeté. Ils se reposèrent un instant dans les stalles en bois du chœur.

– Vous voyez, dit Norbert Capucin, nous ne trouvons rien. Je vous ai aidé de mon mieux, mais je persiste à croire que vous faites fausse route. Nous n’avons rien trouvé.

– Monsieur, premièrement, l’absence de preuve n’exclut pas la réalité du fait, deuxièmement, je pense que nous avons cherché selon un angle inadéquat. Je vais explorer les lieux au ras du sol. Dans cette position, une église toute nouvelle s’ouvrira à mes yeux, et je devrais trouver un bout de piste, si ce n’est la fin de la piste avec la cachette du crâne de Vissecq.

Fulgence Capucin se mit à plat ventre et commença à ramper sur le sol très frais de l’église. Norbert Capucin était un original, mais il y avait des limites. D’ailleurs, malgré ses exploits en danses de salon, il n’était pas particulièrement bon dans la reptation. La fillette tout d’un coup perdait de vue le raccommodeur de fantôme. Elle trouva une cabane en hauteur avec vue aérienne sur presque toute l’église, avec escalier pour y accéder et un petit toit pointu. De la chaire, elle pouvait suivre les mouvements de lézard de Fulgence Capucin. Tout d’un coup, elle éternua. Une fois, deux fois… une dizaine de fois. Des hatchis assez discrets qui pourtant résonnèrent un peu dans la nef de Saint-Charles Borromée. Quand Fulgence Capucin perçut les éternuments, il se releva et demanda à Norbert Capucin :

– Vient-elle d’éternuer ?

– Oui, il me semble. L’humidité froide de l’église lui aura donné un début de rhume.

– Pas du tout. C’est une allergie. Et que suis-je bête ! Pourquoi n’ai-je pas pensé plutôt à son allergie ?

– Une allergie ?

– Elle fait une allergie aux ossements. Il suffit qu’elle se trouve non loin d’un fémur, d’une côte, ou même d’une phalange, pour que son nez la chatouille.

Fulgence Capucin se rua vers la chaire, grimpa au perchoir pour observer la fillette qui continuait ses petits éternuements. Il prit la fillette sous les aisselles et, à bout de bras, il fit passer le frêle corps ici et là dans l’espace de la tribune du prédicateur. Les éternuements semblaient plus forts quand la fillette s’élevait.

– C’est le dais ! J’en suis sûr, s’écria Fulgence Capucin. Là, vous voyez ? Les planches qui forment le plafond du dais. Vite, donnez-moi une chaise.

Norbert Capucin apporta une chaise en haut de la chaire. Fulgence Capucin y monta dessus. Ce n’était pas suffisant. Il s’en aida cependant pour grimper sur le rebord de la chaire. L’équilibre était instable, mais son excitation lui aurait fait faire des prouesses. Le premier coup de poing contre les planches du plafond du petit toit conique ne fit rien bouger, si ce n’est que l’ange doré au-dessus de la chaire fit tomber sa trompette. Le deuxième coup de poing fit bouger quelques lattes de bois. Le troisième créa une ouverture. Fulgence Capucin y passa une main. À tâtons, ses doigts sentirent un tissu. Délicatement, le raccommodeur de fantôme attira ce qui s’avéra être un sac de toile.

Norbert Capucin n’en revenait pas. Dans le sac, ils découvrirent des ossements : un crâne complet avec sa mandibule, recouvert ici et là d’un peu de peau sèche comme du parchemin, des cheveux, les premières vertèbres cervicales dont l’une semblait avoir été tranchée.

– C’est la tête du chevalier Vissecq de Latude, s’exclama convaincu Norbert Capucin.

– Maintenant, et avant que l’ultimatum du maire ne soit écoulé, allons vite sur le Pont de Meuse rendre au poulpe fantôme ce qu’il réclame.

Ils arrivèrent place Turenne. Dominique Ganneron qui faisait dehors les cent pas devant sa mairie aperçut le trio qui se dirigeait vers le pont. Fulgence Capucin leva le sac de toile dans lequel les ossements cliquetaient les uns contre les autres. Le maire cria :

– Vous l’avez ?

Il n’attendit pas la réponse qui lui semblait positive et se joignit au petit groupe.

– Montrez !

Fulgence Capucin ouvrit le sac. Dominique Ganneron y jeta un coup d’œil, et s’écarta aussitôt comme s’il avait été effrayé par un diable sortant d’une boîte à malice. Ils arrivèrent au Pont de Meuse. Plus impatient que les autres, le maire demanda à Fulgence Capucin :

– Allez-y, jetez-le sac qu’on en finisse une bonne fois pour toutes !

– Monsieur le maire, ce n’est pas ainsi qu’on raccommode un fantôme. Il faut y aller, la plupart du temps, en douceur. Regardez.

Fulgence Capucin tendit le bras et proposa au vide, au-dessus de la Meuse, le sac contenant les restes tranchés de la tête du chevalier Vissecq de Latude. Il n’attendit pas longtemps. Le cours du fleuve se dérégla. Un instant on eut dit que le sens d’écoulement de la Meuse avait été inversé. Puis le fleuve se creusa jusqu’à laisser voir son lit à sec. À peine cette vision était imprimée sur la rétine des spectateurs, l’effet inverse se produisit. Une vague énorme grimpa bien au-dessus du niveau du pont et resta ainsi immobile pendant près d’une minute, puis alla s’étaler sur la rive droite. Quand le fleuve eut repris son niveau habituel, ce fut au tour du monstre d’apparaître dans un grand silence. Les tentacules sortaient de l’eau et, s’approchant du pont, en caressaient les pierres. Ils s’élevèrent encore plus et maintenant dansaient autour de Fulgence Capucin, créant alors comme une cage aux barreaux chargés de ventouses. Le raccommodeur de fantôme restait impassible. Il savait ce qu’il faisait. C’était un homme du métier, un maître artisan connaissant sa matière, c’est-à-dire les fantômes. Il proféra une parole dans une langue inconnue qu’il est difficile de reproduire ici, même phonétiquement. La cage des tentacules, maintenant, encadrait la main de Fulgence et le sac aux ossements ; les membres poulpiens se fermèrent dessus. Le sac disparut. Fulgence retira sa main. Tout d’un coup le monstre poussa un énorme cri, tel un final d’orgue dans une église résonante, et retomba dans l’eau. Un plouf digne d’un tsunami ardennais projeta de l’eau partout tout autour. Tous furent mouillés, sauf le petit groupe autour du raccommodeur de fantôme et de son assistante.

– Voici, monsieur le maire, dit Fulgence Capucin, comment on raccommode un fantôme, comme on réconcilie une âme déchirée. Bon, maintenant, ce n’est pas tout, mais il fait soif, ne trouvez-vous pas ?

Ils firent trois pas et entrèrent dans le café du coin près du Pont de Meuse et de la rue Thiers.

– Trois Princess Beer de luxe et grand jeu, commanda d’emblée Dominique Ganneron .

Et Fulgence Capucin de compléter :

– Et un diabolo champagne pour la gamine.

pour le texte © Jérôme Paul 2020 – pour le dessin © Annick Paul 2020