37. Une envie de sauter dessus

 

Nous étions assis tous les trois sous la tonnelle.

– Et alors, Hugo, elle vient la Grumillon ? demanda Amédé.

– Elle arrive. Il fallait qu’elle sorte les premières tartes du four et qu’elle enfourne les autres. Tenez, la voilà.

Victorine Grumillon apparut dans un tablier bleu enfariné. Elle portait pieusement une tarte aux prunes. Un gros couteau de cuisine était coincé dans la ceinture de son tablier. Quelle messe allait-elle nous servir ?

– Elle est encore chaude, dit-elle en posant la pâtisserie sur la table métallique. Ce n’est pas encore la saison des prunes, mais j’en avais encore en bocaux.

– Je vous remercie beaucoup, madame Grumillon. Il ne fallait pas, ajoutai-je l’eau déjà à la bouche. Je vous en prie, asseyez-vous. Et ne vous effrayez pas, j’aurais besoin de quelques renseignements que je n’ai pas encore eu l’occasion de vous demander.

Hugo était visiblement content de prendre l’air et d’avoir laissé les grincheux et les farineux à la cuisine. Amédé ne savait plus où donner de la tête : l’interrogatoire de Victorine ou la tarte de celle-ci. Pour abréger les souffrances du pauvre Amédé, je tranchai : d’abord la tarte et conséquemment le dilemme.

C’était chaud, c’était juteux, c’était bon. Une fois ma part enfournée, je repris mes esprits et demandai :

– Madame Grumillon, pouvez-vous nous dire ce que vous avez fait hier soir ? Souvenez-vous bien et n’ayez pas peur de fournir des détails.

– Bin… J’étais beaucoup à la cuisine pour préparer le diner. C’est mon mari qui devait faire le service. Mais dès que le match a commencé, il s’est collé devant le poste et j’ai dû tout faire. Oh, ça ne me dérange pas, je n’aime pas trop le foot. J’ai cuisiné, j’ai servi, j’ai débarrassé, j’ai fait la vaisselle. Faut-il vous dire le menu ?

– Non merci, madame Grumillon, votre mari m’en a déjà parlé. Ce devait être succulent d’ailleurs.

– C’était réussi, c’est vrai. Et j’avais pris un risque.

– Lequel ?

– Celui de faire une dinde rouge de la Margot Versaine. C’était une première, mais la bête était bonne et la Margot gentille. Bref, le repas était fini vers neuf heures. J’avais fait la vaisselle au fur et à mesure. Vers neuf heures et demie, j’étais fatiguée et je suis allée me coucher.

– Vous n’avez rien remarqué de particulier pendant la soirée ?

– Ah si !

– Quoi ?

– L’équipe de foot de Sedan a bien joué. Comme d’habitude en fait, donc ce n’est pas vraiment particulier, mais ça fait toujours plaisir.

– Madame Grumillon. Tâchez de bien vous rappeler cette soirée. Comme si c’était un film, un téléfilm, votre série préférée. Bien. Que faisait monsieur Crolle ?

– Il ne faisait rien, lui, sauf de regarder messieurs Marou et Arlan. D’ailleurs, maintenant que vous me faites penser à cet épisode, ça me revient : il avait un drôle de regard.

– Quel type de regard ?

– De celui qui en veut au monde entier.

– Bon. Et maintenant passons à la table des clients Marou et Arlan. Que pouvez-vous nous en dire ?

– Des messieurs, rien, sauf que monsieur Marou parlait beaucoup. Mais de la table, ah ça, oui, je peux vous en dire quelque chose. Vous avez vu dans la salle de l’auberge, les tables ne sont pas grandes, des tables pour deux personnes en fait, tout juste pour les assiettes, les couverts, les verres, la panetière et le cruchon de rouge. Et bin, au début, monsieur Marou a posé à côté de son assiette un gros tas de papier sur lequel il y avait de la musique.

– De la musique ?

– Oui, vous savez les nouveaux disques, argentés, un tout petit peu plus grand qu’un sous-bock de bière. Ça, c’était à l’entrée. Au plat de résistance, le tas de monsieur Marou avait diminué, et c’était maintenant au tour de monsieur Arlan d’avoir un gros tas de feuilles à côté de son assiette. Je leur ai dit que ce n’était pas pratique, mais ils ne m’ont pas entendu. D’ailleurs, c’est à chaque fois la même chose.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que tous les ans, quand ces messieurs dinent ensemble, ils encombrent leur table avec des papiers. Je le dis à chaque fois à mon mari qu’il faudrait installer une plus grande table pour ces clients, mais après ils s’en vont, et on oublie.

– A quelle heure vos trois clients sont-ils allés se coucher ?

– Pour messieurs Marou et Crolle, je ne sais pas, car j’ai quitté la salle avant eux. Il faudrait demander à mon mari. Pour monsieur Arlan, il est monté vers les neuf heures, je crois, emportant son tas de papier. Monsieur Marou avait laissé le sien sur la table quand il est allé regarder le foot avec mon mari, le boucher et le boulanger. Mais moi, il me fallait débarrasser. J’ai pris les feuilles et la musique pour les porter à monsieur Marou. Et alors là, ça, je m’en souviens, le monsieur Crolle m’a suivi du regard, oui, ça m’a fait peur. Il avait comme envie de me sauter dessus.

 

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