47. Le prix du silence

Charles-Edouard Arlan, en venant vers moi, pensait pouvoir une fois de plus m’en imposer avec ses manières et l’assurance d’un ton snob. Hugo Magogneau suivait en serrant sous le bras un petit oreiller rectangulaire. Ils n’étaient pas encore assis que l’homme de plume se mit à caqueter comme un chapon :

– Mais enfin, quand cette garde à vue cessera-t-elle ? Car vous me tenez prisonnier comme un malfrat depuis plus de huit heures.

Je ne répondis pas, mais j’acquiesçai de la tête. Je lui fis signe de s’asseoir. Hugo s’approcha et tout bas à mon oreille :

– Amédé m’a dit de te donner ça. Qu’est-ce que c’est ?

– Une taie d’oreiller. Tu le vois bien.

– Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?

– Hugo, tu m’embêtes. Va t’asseoir.

Je pris la mallette cachée dans la taie d’oreiller et je n’en fis rien. Une fois Hugo assis, je passai des chuchotements et des gestes à la parole claire et audible:

– Cette journée, monsieur Arlan, n’a-t-elle pas été favorable à votre littérature ? Un tel bain provincial est une aubaine pour un écrivain. Ces personnes que vous avez côtoyées toute la journée sont une réalité qui dépasse bien des fictions, n’est-ce pas ?

– Mais enfin, gendarme, soyez raisonnable. J’ai beaucoup mieux à faire que de me coltiner ces personnages-là. Et maintenant, parlons sérieusement. Je ne vous cacherai pas que dans cette histoire, j’ai perdu deux choses. Premièrement, mon manuscrit qu’il me faut retrouver absolument pour ma rentrée littéraire. Deuxièmement, je peux vous l’avouer, j’avais avec moi quelque argent en espèce dans une petite mallette métallique, et celle-ci avec son contenu m’a aussi été volée.

– Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de ce vol d’argent ?

– Je ne sais pas, moi. Et puis chaque chose en son temps. Il fallait retrouver d’abord le manuscrit.

– Ce que j’ai fait.

– Fantastique ! C’est formidable ! Où est-il ? Donnez-le-moi, vite.

– Et l’argent ?

– L’argent, ça peut attendre. Vous me le ferez parvenir quand vous aurez mis la main dessus.

– J’ai déjà retrouvé la mallette métallique, mais ce n’est pas ainsi que je vois les choses.

– Hein ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Ce que je veux dire ? Le voilà : Charles-Edouard Arlan, vous n’avez rien volé, si ce n’est que quelques pages et un support numérique.

– Quoi ?

– Vous n’avez pas tué.

– Ah ça non !

– Mais vous êtes un beau salaud !

Arlan redressa la tête et ouvrit les yeux et la bouche, scandalisé. Hugo fit la même chose.

– Mais je ne vous permets pas.

– Monsieur Arlan, même si vous payez des gens pour écrire vos livres, vous me faites penser à un esclavagiste, ou en tout cas, vous avez, comme l’esclavagiste, si peu de scrupule que vous me dégoûtez.

– Mais enfin…

– Nous savons que vous faisiez écrire vos romans à succès par Marou Piepie-Vanvan, que vous venez une fois l’an à la même époque à l’auberge des Quatre Étoiles pour réaliser la transaction, d’où votre petite mallette métallique contenant de l’argent.

– Et alors, je le payais pour son travail.

– Hier soir, à table, Marou Piepie-Vanvan vous a raconté le dernier roman, une histoire de fantôme comme d’habitude. Il vous a donné le texte, mais a gardé, comme d’habitude, les dernières pages et le cd-rom contenant la version numérique du manuscrit. Vous êtes monté dans votre chambre pour lire le texte et au matin, si vous étiez satisfait, mais vous l’étiez toujours, vous échangiez l’argent contre les dernières pages et le cd-rom.

– Et alors, en quoi est-ce punissable par la loi ?

– Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Vers les une heure trente, vous entendez un curieux bruit dans le couloir, vous apercevez une ombre s’enfuir par l’escalier et la porte de la chambre de Piepie-Vanvan est entrouverte. Vous allez voir et vous le découvrez mort sur son lit, tout nu. Vous comprenez que si vous donnez l’alerte, il y aurait de forte chance que vous ne puissiez mettre la main sur le reste du manuscrit.

– Ces feuillets me revenaient de plein droit.

– Vous ne les aviez pas payés.

– Et alors, il était mort, le Piepie-Vanvan.

– C’est une façon de voir les choses. Vous avez fouillé la chambre de fond en comble en créant de plus un beau désordre.

– Oui, mais j’ai trouvé ce que je cherchais.

– Où ?

– Tout simplement dans la poche de son blouson. Les feuillets étaient pliés en deux. C’était tellement simple que je m’y suis laissé prendre et ne l’ai pas remarqué tout de suite.

– Vous rentrez dans votre chambre pour achever la lecture du roman, mais vous finissez par vous endormir à votre table. Au matin, quand vous vous réveillez, vous avez le manuscrit, vous êtes content. Maintenant vous voulez fuir au plus vite Bayencourt. Vous voulez faire votre valise, et pensez d’abord à prendre votre mallette métallique. Mais elle a disparu.

– Vous racontez n’importe quoi.

– Alors, c’est que vous avez réellement rêvé qu’on vous volait l’argent. Vous vous réveillez en sursaut, vérifiez la présence, mais constatez l’absence de la mallette métallique. C’en est trop ! Vous perdez la tête, sortez en criant au vol, vous déboulez dans l’escalier. Vous trébuchez et manquez de me tuer au final de votre chute.

– C’est mon argent.

– Quand, dans la matinée, vous remontez dans votre chambre, vous découvrez alors que le manuscrit n’y est plus. Même topo : cris, vol, escalier, chute. Cette fois-ci rétablissement au dernier moment, mais c’est le gendarme Magogneau que voici qui loupe la marche et s’affale sur vous.

– C’est mon manuscrit.

– Il ne vous appartient pas. C’est le travail de Marou Piepie-Vanvan.

– Il est mort maintenant. Il travaillait pour moi.

– Le manuscrit est confisqué.

– Et si je fais appel à la justice ?

– La justice, c’est moi. Et d’ailleurs, si vous alliez voir ailleurs, on finirait par savoir que ce n’est pas vous qui écrivez vos livres.

– En tout cas, il faut me rendre l’argent.

– Il n’en est pas question.

– Quoi, mais c’est du vol !

– Vous n’allez pas accuser un officier de police judiciaire de vol ? Non, l’argent sera versé à la famille de Marou Piepie-Vanvan.

– Mais ce n’est pas possible. Il n’y a pas eu transaction. C’est du vol.

– C’est le prix de mon silence.

Là, je pouvais m’en douter, Hugo eut un sursaut et me jeta un regard très désapprobateur. Hugo, c’est Amédé avec vingt ans de moins. Ils sont, comme qui dirait, répétitifs. Je lui souris. Il se leva pour protester, mais n’en eut pas le temps. Arlan, qui s’était aussi levé, et ayant fini de déglutir ma dernière phrase, ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit. Il s’effondra dans les bras de Magogneau.

– Hugo, tu le ramènes à l’auberge et tu m’appelles Victorine Grumillon.

 

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