51. Un nègre noir tout blanc

Ils étaient tous plus ou moins satisfaits de mon explication. Victor et Victorine l’étaient visiblement. Crolle ne semblait avoir aucun sentiment. Arlan regrettait quand même très amèrement les pertes de son argent, du manuscrit et de son nègre. Rose Alonde pensa un instant à la disparition de Marou. Mes deux gendarmes s’échangeaient des messes basses. Ils devaient discuter de mes méthodes, de manière assez critique, je suppose. J’invitai les deux clients de l’auberge à aller faire leur valise et à quitter Bayencourt.

– Aubergiste, j’en ai pour cinq minutes, appelez-moi un taxi, dit Arlan ayant repris son ton suffisant.

– Monsieur Arlan, dis-je, une voiture de la morgue doit arriver pour prendre le corps de monsieur Piepie-Vanvan et l’amener en ville. Soyez assez gentil pour accompagner la dépouille. Le chauffeur vous déposera à la gare.

Arlan monta dans sa chambre sans dire un mot, n’en pensant pas moins sans aucun doute. Crolle était déjà en haut en train de ranger ses affaires. Victorine Grumillon et Rose Alonde passèrent en cuisine. Il fallait ranger et nettoyer leurs activités pâtissières. Victor Grumillon sortit devant son auberge pour attendre la voiture de la morgue. Amédé et Hugo discouraient un peu plus bruyamment sur l’art et la manière de mener une enquête. Je sortis rejoindre l’aubergiste.

– Alors, monsieur Grumillon, qu’en est-il de votre réflexion et de votre imagination ?

– C’est en bonne voie. Mais j’avoue, avec les événements, avoir du mal à réfléchir et à imaginer. J’ai peut-être tout de même une piste avec un marché du livre d’occasion qu’on organiserait avec Pirolet, le bouquiniste.

– Très bien, monsieur Grumillon. Excellent !

– On pourrait alors organiser à l’auberge des lectures-apéro.

– Pourquoi pas.

Hugo pointa le bout de son nez.

– Monsieur Grumillon, il y a vos clients qui vous attendent pour payer leur note.

L’aubergiste rentra. Je restai dehors. Des lectures-apéro ! Avec ensuite lecture par la gendarmerie du mode d’emploi du test éthylique. Bah, Grumillon était sur le bon chemin !

La voiture de la morgue, elle aussi, avait trouvé le bon chemin. Elle se gara. Il en descendit le conducteur qui, avant de dire bonjour, s’excusa :

– Je suis seul, mais c’est dimanche. Alors si on pouvait m’aider à transporter le corps, ça m’arrangerait.

Il entra avec un brancard plié sous le bras. Il lui faudrait se débrouiller à l’intérieur. Je restai dehors à réfléchir ou mieux à ne penser à rien.

La porte s’ouvrit. Le brancardier passa, portant le corps, suivi de Grumillon qui l’assistait. Je voyais passer devant moi le corps recouvert d’un drap blanc : un revenant qui s’en va, un nègre noir qui écrivait des histoires de fantômes. Il n’avait rien d’un ectoplasme, ce corps massif, musclé, qui allait pendant de nombreuses années hanter les souvenirs, maintenant frustrés, des femmes de Bayencourt.

Arlan portait lui-même sa grosse valise, contenant son oreiller de crin. Il plaça son bagage à côté du mort et, à la place du même nom, alla s’asseoir à droite du conducteur. Nous étions tous dehors pour assister à ce départ. La voiture de la morgue partit, personne ne lui fit signe de la main.

Roger Crolle, alias Jacques Cuvilleux, vint vers moi pour me dire au revoir.

– Allez, mon vieux, reprenez-vous !

– Je ne sais plus quoi faire.

– Quittez votre banlieue et venez vous installer dans les Ardennes. Oubliez le monde littéraire de la capitale.

– Vous croyez ? Et mes livres ?

– Continuez à les éditer vous-même et allez les vendre sur les marchés et les foires de la région.

– C’est peut-être une idée. Au revoir, monsieur Fabert.

Il partit dans son automobile, un engin hésitant entre le musée et le tas de ferraille. Je lui fis de la main un dernier petit signe d’au revoir pour l’encourager.

Des idées ! Je suis une machine à idées. Ça me vient comme ça. Demandez-moi quelque chose, exposez-moi votre problème, ou ne dites rien, et je vous sors, en moins de deux, une idée, un truc à faire, un projet à entreprendre. Si seulement, ça pouvait me permettre d’en vivre !

Les Grumillon étaient rentrés. Rose Alonde était repartie chez elle. J’avais demandé à mes gendarmes de préparer notre départ. Apparut sur la place le bouquiniste Jean Pirolet qui vint à moi.

– Il est parti ? me demanda-t-il.

– Oui, à l’instant.

– C’est quand même dommage. Il avait du talent.

– Vous saviez ?

– Je m’étais rendu compte qu’il faisait le nègre pour Arlan. Des éléments des textes que Marou prenait dans ma réserve réapparaissaient l’année suivante dans les romans signés par Arlan. J’avais essayé de le convaincre de publier pour lui, sous son nom. Mais Marou me répondait qu’il n’avait pas besoin de gloire, que son goût du public se bornait aux femmes et pas pour leur faire la lecture.

Je rendis à Pirolet les ouvrages trouvés dans la chambre numéro 1. J’allais aussi chercher dans notre voiture de fonction le manuscrit de Piepie-Vanvan et le lui remis.

– Vous pourrez ajouter ça au fond Pirolet.

 

La suite (chapitre 52) dans une semaine, dimanche à 11 heures, et ce dernier épisode, faudra pas le louper

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