Larcheville est entièrement bloquée par des manifestants. C’est peut-être la raison pour laquelle Franz Bartelt a choisi de planter le décor de son roman Hôtel du Grand Cerf juste de l’autre côté de la frontière. En passant, avec humour, par Ouzouville, Sponchart et Chepon, l’auteur nous mène de Larcheville à Reugny, village belge frontalier imaginaire, mais finalement assez facile à situer. Là, sur un plateau, avec vers l’ouest la frontière et vers l’est en bas la Semois (avec un ‘s’ puisqu’on est en Belgique), une double enquête est menée. Il y a celle poursuivie par le français Nicolas Tèque, qui, pour le compte d’un cinéphile parisien, va remuer la poussière posée sur le souvenir d’une actrice de cinéma mystérieusement morte dans les années soixante dans l’hôtel, celui du Grand Cerf. Et il y a celle conduite par l’inspecteur belge Vertigo Kulbertus qui, avec des méthodes décapantes, va chercher à résoudre une disparition et deux meurtres sanglants, et ces victimes-là sont, elles, du village et contemporaines.

Franz Bartelt - Hôtel du Grand CerfNicolas Tèque est un homme tranquille comme une rangée de livres. Vertigo Kulbertus, c’est l’outrance gargantuesque. Pour les lecteurs de la Cacasse littéraire à qui cela ne dirait rien, on pourrait comparer Vertigo Kulbertus à un Alexandre-Benoît Bérurier avec l’intelligence d’Antoine San-Antonio. Les deux enquêtes finiront par avoir besoin l’une de l’autre dans le dénouement de l’histoire. Et d’ailleurs, comme l’explique l’un des personnages : « Toutes ces histoires se tiennent et n’en font qu’une » (p. 293). Mais c’est déjà trop dit du drame complexe qui se joue dans le roman.

Fra'nz Bartelt - Hôtel du Grand CerfJustement, pour alléger le drame (ou pour le rendre plus cruel encore), il y a l’humour de Bartelt qu’il délivre avec certains noms (Larcheville ou Vertigo Kulbertus), et bien sûr avec certains personnages (l’inspecteur belge qui ne peut travailler sans avoir descendu quelques hectolitres de bière et plusieurs kilomètres de cervelas accompagnés de frites). Mais c’est aussi, ici et là, des sourires offerts par une écriture qui sait poser des scènes en quelques mots et un peu d’incongru : « Ce fut la Mère Dodue en personne qui les accueillit. Elle tricotait des chaussons pour son chien. » (p. 191) ; ou ce sont des portes ouvertes aux esprits mal placés quand on apprend que l’équipe de couyon du village tape le carton à Membre !

Franz Bartelt - Hôtel du Grand CerfEt le régionalisme dans tout ça ? Et la littérature régionale ? Bartelt ancre son histoire un orteil dans le 08 et tout le reste en Belgique, certes, mais juste après la frontière. Et alors ? Les Français frontaliers des Ardennes de France ne sont-ils pas tous un peu belges, tant la proximité de l’autre fait qu’on s’y sent un peu chez soi ? On peut facilement imaginer un système de cercles concentriques qui, à partir de l’épicentre vers les premiers cercles, détermine sa propre région, son propre régionalisme. Un Carolomacérien ou un Sedanais doit avoir le village imaginaire de Reugny à l’intérieur de ses cercles régionaux et ainsi se sentir concerné par l’histoire, le décor de l’Hôtel du Grand Cerf. Qu’en pense l’auteur, qui vit dans les Ardennes ? Son roman n’est en aucun cas une réponse à cette question, mais quelques éléments dans le livre donnent à penser qu’il a son idée. En décrivant le village du drame, Bartelt écrit : « Reugny se blottissait autour de son clocher, comme on dit dans les romans régionaux. » (p. 66) Mais l’auteur ne se moque pas des auteurs marqués par leur région : lui-même utilise la sienne dans son écriture, et je ne serais pas étonné que le titre du roman – Hôtel du Grand Cerf – ne soit pas un clin d’œil à un grand prédécesseur, André Dhôtel, qui ouvre son Pays où l’on n’arrive jamais en faisant naître son personnage principal dans un hôtel du Grand Cerf.

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