Des polars ardennais, ça ne court pas les rues de nos villes et villages, ça ne pousse pas comme les pissenlits de nos prairies, on n’en trouve pas non plus derrière chaque arbre de nos forêts, et pourtant, il y en a. Pas beaucoup, mais ils existent. Le roman La ferme isolée de Fabrice Paulus, paru en 2010 aux éditions Noires Terres (et imprimé à Vouziers, que du 08) en est un.

Le titre générique de ce roman, qui annonce ainsi une suite, est Les enquêtes du Sanglier. Ça fleure bon les Ardennes. Le Sanglier, c’est le surnom du commissaire Paulus, homonyme de l’auteur, policier proche de la retraite qui revient à Charleville pour finir tranquillement sa carrière. Pourquoi le Sanglier ?

« Surnommé le Sanglier par la profession en raison de ses origines ardennaises, de son physique de bûcheron et de son opiniâtreté… »

Le commissaire Paulus, c’est un peu le Maigret des Ardennes. Tout comme le célèbre personnage de Simenon, le commissaire Paulus est un être tranquille en apparence, soutenu par la régularité d’un ménage infaillible, travaillant sous la pluie et (seulement une fois l’enquête résolue) fumant…

«… cette bonne pipe blanche en terre cuite de Givet sculptée en forme de tête de sanglier. »1

Cette comparaison fournit aussi le ton à ce roman policier. Il n’est pas ici question d’un jeu de gendarmes et de voleurs, ni de trafiquants ou de meurtriers professionnels. Ce roman donne à voir des gens de la campagne et de la ville, et fait sentir le poids de la vie. La vie dans La ferme isolée n’est pas toujours légère. Elle est souvent teintée d’inquiétude.

« Inquiète, la forêt des Ardennes s’était recroquevillée sur elle-même, comme les gens. »

Pour résoudre l’affaire, le commissaire Paulus ne va pas collectionner une série d’indices pour reconstituer un puzzle montrant le visage du coupable. Le commissaire étudie plutôt la sociologie d’une communauté. Il fouille jusqu’au moment où un fait du passé rejoint un autre du présent, et là, alors, le drame commencé au début du roman s’explique. Et voilà le coupable, lui-même victime, démasqué. En fin de compte, dans cet univers, on est tous plus ou moins victime du sort, de la vie. Le journaliste, qui dans le roman couvre le drame, titre son article avec « La misère faire une nouvelle victime ». Ce n’est plus du simple polar, c’est du roman noir… mais dans les Ardennes. Ça mérite le détour.

Assisté par son faire-valoir, l’inspecteur Bouchon, le commissaire Paulus va donc mener l’enquête dans un coin isolé des Ardennes, un village nommé Chantecourt. Lorsque Fabrice Paulus parle de Charleville, c’est avec un souci du détail des rues, mais quand il nous emmène en dehors de la préfecture, les noms des villages sont évidemment inventés. Le lecteur peut alors mener une véritable enquête parallèle : où Paulus nous mène-t-il donc ? Au début avec les noms de Saint-Saignant, de Ramicourt et de la rivière La Barre, on pense être conduit dans la vallée de la Bar entre Saint-Aignant et Omicourt. Mais très vite, le lecteur est désorienté. Au fil des pages, de nouveaux indices géographiques sont donnés qui permettent de se faire une idée.

Sans dévoiler ici quoi que ce soit, disons seulement que l’on pourra situer le village de Chantecourt entre Charleville et Hirson. Et en parlant de ce coin des Ardennes, c’est l’occasion pour Fabrice Paulus d’aborder un sujet intéressant qui est la définition du territoire. Qu’est-ce qui définit les Ardennes ? Une frontière départementale qui grignote ici un peu d’Argonne, là un peu de Thiérache ? Le commissaire Paulus se rendant à Chantecourt ose en douter :

« Ce paysage n’intéressait pas Paulus. Il ne s’en cachait pas, d’ailleurs. Il osait même murmurer qu’ici, l’on n’était déjà plus dans les Ardennes. »

Et le commissaire (Fabrice) Paulus de donner ensuite en deux belles pages sa définition des Ardennes, paysage et population. Cette réflexion au sein d’un roman policier interpelle évidemment le chroniqueur de la Cacasse littéraire : Dans quelle mesure la géographie administrative détermine la définition de la littérature régionale ? Mais nous en traiterons une autre fois. Ce qu’il faut retenir de cette première enquête du Sanglier, c’est qu’on peut offrir aux lecteurs ardennais une histoire sérieuse, même si c’est de la fiction.

Le roman La ferme isolée fait-il partie de la littérature régionale populaire et de qualité ? Bien sûr que oui ! Auteur ardennais, éditeur itou et imprimeur idem dito, action se déroulant dans la région, texte accessible à tous… Que demander de plus ? Peut-être un prix plus populaire et plus proche du format poche. Mais bon, que cela ne ruine pas votre plaisir, en aucun cas.

 

Vous pouvez commander La ferme isolée directement aux éditions Noires Terres https://www.noires-terres-direct.com/policier/

ou vous le procurez sur Amazon en cliquant sur l’image : 

 

note 1 sur « cette bonne pipe blanche en terre cuite de Givet sculptée en forme de tête de sanglier » : Là, il y aurait aussi un petit côté Nestor Burma qui fume, lui, une pipe à tête de taureau …

Pour les amateurs de littérature régionale, consultez les autres pages de la Cacasse littéraire :

« Bille de chêne » de Yanny Hureaux, un bout d’Ardenne indispensable

Le Maître ardoisier, de Françoise Bourdon, mémoires d’ardoise et des Ardennes

La Cacasse littéraire

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