19. Fonctionnement de méninges

 

Une fois Roger Crolle de retour à la cuisine à éplucher, lui aussi, des échalotes, je décidai de refaire un tour au premier étage.

– Hugo, prends derrière le bar un plateau et suis-moi.

– Pour quoi faire le plateau ?

– Pour ramasser tous les bouts de faïence du petit-déjeuner dans la chambre numéro 4. Pendant ce temps, je ferai un tour dans les autres chambres.

– Et après ?

– Tu iras demander à l’aubergiste de la colle et tu t’amuseras avec le puzzle.

– Quel puzzle ?

– Réfléchis donc un peu, Hugo Magogneau.

Je laissais mon gendarme dans la chambre du mort et commençai par la chambre d’en face, la numéro 1, celle occupée par Roger Crolle. Un sac de voyage et ses vêtements, une trousse de toilette sur la planchette au-dessus du lavabo, un lit défait. Rien de particulier. Sauf trois exemplaires du même livre – Les fantômes du cordonnier – écrits par Jacques Cuvilleux dont on pouvait voir le sourire en photo sur la quatrième de couverture. Curieux ! Mais aucune trace de somnifères, ni même d’emballage de médicaments. Le contrôle de la poubelle, de la trousse de toilette, du sac de voyage, de la table de nuit et de son tiroir, sous le lit, rien. Je sortis et passai à la chambre numéro 2, celle où le patron fuyait les ronflements de sa femme.

Un lit défait et une grande et haute armoire vide. Rien à remarquer. Dans la chambre d’en face, la numéro 3, celle du Charles-Edouard Arlan, le lit n’était pas défait. Ça me suffisait pour l’instant.

– Alors Hugo, tu as fini ?

– Encore quelques morceaux et je pense que je pourrais reconstituer le puzzle avec la colle de l’aubergiste.

Je descendis content de constater qu’Hugo pouvait faire fonctionner ses méninges quand on le lui demandait. Le problème avec les gens que l’on dit bête, c’est qu’on finit par ne plus vouloir en faire quelque chose. On ne cherche même plus à les stimuler. On s’engage dans un cercle vicieux appauvrissant le monde entier. Ne pas perdre l’espoir, voilà les mots.

Bref. Mes premiers interrogatoires, mes petites inspections et le temps qui passaient ne me laissaient pas si tranquille que ça. Bien sûr, je n’avais pas encore entendu toutes les personnes présentes la veille à l’auberge. Et avec ce que j’avais vu et entendu, il y avait encore du travail, des points à éclaircir.

Lorsque Charles-Edouard Arlan est descendu comme un fou en criant au voleur, il s’est excusé d’avoir rêvé d’un vol. Quand on a rêvé, c’est qu’on a dormi. Alors pourquoi était-il déjà habillé et pourquoi son lit n’avait-il pas été défait ?

Si Roger Crolle dit avoir pris des somnifères, pourquoi n’ai-je retrouvé dans sa chambre aucune trace de médicaments, ni même d’emballage ?

– Me voilà, fit Hugo radieux, revenant de l’étage avec son plateau chargé de débris. Si tu veux savoir à quoi ressemble la vaisselle cassée, je peux te le dire tout de suite, pas besoin de faire le puzzle. Il ne s’agit pas d’un bol, mais de deux bols.

– C’était donc deux bols !

– Comme je te le dis. Tu as de la chance, Antoine Fabert, officier de police judiciaire, d’avoir des coéquipiers tels que Madédée et Magogneau. Avec nous deux, je veux dire, à nous trois, on fait sacrément avancer les choses. Et pas besoin de jouer au puzzle. Celui de notre énigme est suffisant. N’est-ce pas, Antoine ?

Oui, j’avoue que, parfois, j’ai de la chance. C’est ça l’espoir…

– Donc, Rose Alonde a porté à six heures du matin un petit-déjeuner pour deux personnes.

– Cette Rose Alonde n’est pas nette. D’ailleurs elle te l’a dit, Antoine, elle a les clés de l’auberge. Elle a pu y entrer discrètement vers les une heure trente et commettre le meurtre.

– Ne dis pas de bêtises, Hugo. Tu as aussi entendu qu’elle n’était pas à Bayencourt cette nuit, jusqu’à trois heures du matin au moins. Elle a un alibi.

– Et tu la crois ?

– Oui. Elle n’est venue à l’auberge qu’à six heures moins le quart pour préparer un petit-déjeuner pour deux personnes.

– Ça, c’est sûr ! Et il y a d’ailleurs beaucoup trop de petits pains pour une personne, même gourmande.

– Pourquoi ne me l’a-t-elle pas mentionné ?

– Ah ça, je ne sais pas.

– Comment tu ne le sais pas, Hugo Magogneau ?

– Oh oh ! Antoine Fabert, je ne suis quand même pas Raymond La Science ?

– Sais-tu qui était Raymond La Science ?

– Bin… un scientifique, un prix Nobel, je suppose.

Je n’insistai pas. Je n’insistai plus pour l’instant. Il ne faut pas trop titiller l’espoir, il ne faut pas l’user en si peu de temps. Jules Bonnot, lui, tout comme Raymond La Science, avait trop longtemps titillé l’espoir, d’une curieuse façon même, et ça ne lui a pas porté chance.

 

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