26. Sur un mouvement de mastication

 

Je laissai Marguerite à ses dindons. Je n’arrivais plus à fixer mon attention sur le village et son affaire. Je me perdais en rêveries de reconversion. Ne plus faire le gendarme Fabert, Antoine, O.P.J., au service de l’ordre et de la justice, mais quelque chose de radicalement différent, ne plus avoir de compte à rendre à personne. Vivre sans montre, sans uniforme, tout nu, presque comme un sauvage, et pourquoi ne pas élever des dindes rouges des Ardennes…

– Monsieur Fabert ! Monsieur Fabert !

Où étais-je ? Qui m’appelait ?

– Monsieur Fabert ? Le déjeuner est prêt. Venez-vous ?

C’était la Victorine qui, de la fenêtre de la cuisine de l’auberge, me rappelait à la réalité. J’avais atterri, je ne sais comment, sur un petit chemin qui passait derrière l’auberge des Quatre Étoiles.

– J’arrive, madame Grumillon.

– Traversez le jardin. Vous pouvez passer par le portillon. Il n’est pas fermé à clé. Venez vite, la tarte tatin ne peut plus attendre.

– Je suis désolé, madame Grumillon, mais je n’ai pas fait attention à l’heure.

– Ce n’est pas grave. Seulement, nous n’aurons plus le temps pour l’apéritif.

Je pénétrai dans la cuisine et c’était un fabuleux mélange d’odeurs : le menu du jour s’affichait, invisible, dans l’espace.

– Assez rêvé, monsieur Fabert, passez dans la salle, on vous attend.

Dans la salle, une grande table avait été dressée. Nappe blanche, grosses serviettes en coton blanc. Déjà assis autour, il y avait mes deux gendarmes et tous mes suspects, sauf Victorine encore à la cuisine. Tout le monde souriait, sauf les deux clients, Arlan et Crolle, qui devaient trouver la situation pénible. J’avais été placé en bout de table, je présidais. À ma gauche, il y avait Rose, puis Hugo, Arlan, Victor Grumillon qui me faisait face, Crolle, Amédé, et enfin à ma droite la reine du moment, Victorine Grumillon qui arrivait avec la tarte tatin aux endives.

– Un petit coup de rouge, monsieur Fabert ?

– Ah, je vous remercie bien, mais pas d’alcool pendant le service. Ce sera de l’eau pour la gendarmerie, s’il vous plaît.

– L’eau de source du village, elle aussi, elle est bonne, ajouta l’aubergiste.

Amédé me jeta un regard sévère et Hugo soupira. Pendant que nous dégustions la tatin, Victor Grumillon demanda :

– Alors, monsieur Fabert, votre tour dans le village a-t-il porté ses fruits ? Y avez-vous trouvé de nouveaux suspects ?

– Je vous tairais ma récolte de fruits pour les besoins de l’enquête, mais pour ce qui est des suspects, à moins qu’une information encore inconnue s’offre à moi, je dirais, que le coupable est ici à table, parmi nous. Ou devrais-je dire : les coupables sont parmi nous ?

Ce genre d’annonce immobilise n’importe qui. Ça marche à tous les coups. Les fourchettes s’arrêtent en plein parcours, les bouches restent ouvertes, vides ou pleines, ou alors se bloquent sur un mouvement de mastication, et les yeux se tournent vers celui qui professe une telle menace.

 

La suite (chapitre 27) dans une semaine, dimanche à 11 heures entre un petit-déjeuner tardif et un déjeuner qui se fait attendre

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