45. Par désespoir

C’est Hugo qui me ramena Roger Crolle.

– Chef, avec le gendarme Madédée, on s’est dit qu’on pouvait conduire les suspects chacun son tour. Comme ça, on pouvait se partager les révélations et le plaisir par la même occasion.

Ils ne changeront pas ces deux-là : entrés dans la gendarmerie par goût de l’ordre et de l’uniforme, et parce qu’ils avaient lu trop de polars ou vu trop de séries policières à la télévision. Mais bon, d’un autre côté, des gars pas méchants, toujours prêts à l’action, serviables comme il se doit envers la hiérarchie, mais pas très discrets. Bref, je fis signe à Hugo de se taire et aux deux de s’asseoir.

– Monsieur Crolle, lors de votre première audition ce matin, vous m’avez dit que vous étiez venu dans les Ardennes pour prendre un peu de verdure et examiner la possibilité d’y reprendre racine. Vous avez aussi affirmé n’avoir rien remarqué hier soir ni cette nuit, d’ailleurs vous avez pris un somnifère, ce qui vous a conduit à dormir plus longtemps que les autres.

– C’est exact.

– Qu’est-ce qui est exact ? L’avoir dit ou l’avoir fait ?

– Je ne comprends pas.

– Monsieur Crolle, ne serait-il pas plus simple de dire la vérité ?

– Que voulez-vous entendre ?

– Ce qui vous a réellement conduit à Bayencourt et ce que vous avez fait cette nuit.

– Mais je n’ai rien fait cette nuit.

– Il y a un mort dans la chambre numéro 4 qui n’a pas eu le temps de prendre son petit-déjeuner.

– Je n’ai pas tué Piepie-Vanvan.

– Pourtant de nombreuses personnes vous ont vu le harceler et même proférer des menaces.

– C’est n’importe quoi.

– Les témoignages se recoupent.

– Je ne l’ai pas tué.

– Vous ne l’avez pas tué, mais vous l’avez supplié, harcelé, voire menacé, et enfin, vous avez volé son travail.

– Je n’ai rien volé à Piepie-Vanvan.

– C’est une façon de voir les choses. Quand vous avez volé le manuscrit, celui-ci se trouvait dans la chambre numéro 3, celle de Charles-Edouard Arlan.

– Arlan n’est pas non plus le propriétaire du manuscrit. C’est lui, le voleur et le meurtrier.

– Laissons de côté le meurtrier pour l’instant. Pourquoi avez-vous… disons… mis la main sur le manuscrit ?

– Je ne voulais pas qu’Arlan l’ait et en tire une fois de plus gloire et richesse.

– C’est de la jalousie ?

– Appelez ça comme vous voulez.

– C’est du désespoir.

– Il n’y a pas de justice. Je ne supportais plus qu’Arlan ait tout ce succès et cette aisance.

– Vous trouviez injuste que les livres que vous écrivez et que vous devez éditer à compte d’auteur se vendent aussi mal, alors que ceux d’Arlan sont des best-sellers.

– Mes histoires de fantômes valent celles qu’Arlan publie sous son nom.

– Comment avez-vous su qu’Arlan n’écrivait pas ses romans lui-même ?

– Il est impossible d’avoir une activité pareille sans être aidé. Arlan est partout : à la télé, à la radio, dans les journaux pour lesquels il signe articles et chroniques. Il publie sous son nom des essais, du théâtre, de la poésie, des scénarios. On le voit partout : inauguration, vernissage, cocktail, la vie mondaine des écrivains parisiens. Et il paraît que c’est un gros dormeur. Non, il ne pouvait pas écrire ses livres tout seul. J’ai voulu en savoir plus. Je l’ai un peu espionné. J’ai mené mon enquête. Et j’ai découvert une partie du secret d’Arlan, celle heureusement qui m’intéressait. Pour cela, j’ai dû séduire la cuisinière d’Arlan. J’ai appris par elle que, peu avant la conférence de presse où il annonce qu’il vient de finir son dernier livre et que celui-ci paraîtra en septembre, très peu de temps avant il se rend dans un petit village des Ardennes, à Bayencourt. Et qu’à son retour, il se met à travailler sur un gros manuscrit que la cuisinière n’avait jamais vu sur le bureau d’Arlan. Arlan se fait toujours servir ses repas dans son bureau. Pour moi, c’était clair : Arlan avait un nègre qu’il rencontrait dans les Ardennes une fois par an.

– Vous êtes venu vous-même à Bayencourt mener l’enquête ? Pourtant, d’après les villageois, c’est la première fois que vous venez ici.

– J’avais quelques économies. J’ai fait appel à un professionnel, un détective privé qui, en deux jours de travail, m’a rapporté tout ce dont j’avais besoin : la date, l’auberge, Marou Piepie-Vanvan, le manuscrit, la transaction.

– Vous vouliez racheter le manuscrit ?

– Je voulais surtout que le manuscrit ne tombe pas entre les mains d’Arlan. Par la suite, je me suis dit que si j’obtenais le texte, il serait bête de ne rien en faire.

– Mais Marou Piepie-Vanvan ne l’entendait pas ainsi.

– À mon avis, il était satisfait de la situation, ne cherchait pas la gloire, n’attachait pas trop d’importance à ce qu’il écrivait, ça devait l’amuser et si en plus il pouvait en vivre tranquillement, c’était pour lui suffisant.

– Vous êtes arrivé hier et vous avez parlé à Piepie-Vanvan à plusieurs reprises quand il faisait sa tournée galante dans le village.

– Je ne sais pas quel était le genre de visites qu’il rendait aux villageoises. Ce n’est pas mon problème.

– Vous l’avez harcelé et menacé.

– J’ai fait tout ce que je pouvais, puis je me suis emporté.

– Et pendant la soirée ?

– J’étais assis à une table, seul, et j’ai observé leur petit jeu. Piepie-Vanvan avait apporté le manuscrit pour preuve de son travail. Pendant tout le repas, il a raconté l’histoire du roman. J’ai tout suivi. Ce n’était pas toujours facile avec le foot à la télévision et ces cinglés de supporters. Puis Arlan s’est levé, n’a emporté qu’une partie du manuscrit.

– Et après ?

– À la fin du match, je suis monté dans ma chambre. Piepie-Vanvan, qui était allé voir le foot et trinquer avec les autres, avait laissé les dernières pages de son texte sur la table. J’ai bien eu l’idée de les prendre en passant. Mais je n’ai pas osé.

– Que s’est-il passé cette nuit ?

– Je ne pouvais pas dormir.

– Vous n’êtes pas insomniaque comme vous l’avez dit.

– Non, j’étais trop excité pour trouver le sommeil. Comme vous savez, ma chambre est juste en face de celle du drame. À partir d’une heure du matin, j’ai cru entendre quelques petits rires provenant de cette chambre. Ensuite, vers les une heure trente, j’ai entendu des bruits curieux : un cri sourd, une porte qu’on ouvre et qu’on ferme trop rapidement, puis des pas rapides. J’ai, au début, regardé par le trou de la serrure.

– Qu’avez-vous vu ?

– J’ai vu Arlan pénétré dans la chambre de Piepie-Vanvan. Je l’ai reconnu à sa veste. Il ne s’était pas changé pour la nuit. J’entendais qu’il remuait des choses. J’ai entrouvert la porte pour mieux entendre et peut-être pour voir. C’est alors qu’une autre porte dans le couloir s’est ouverte. J’ai vite refermé la mienne et j’ai de nouveau regardé par la serrure, mais je n’ai rien vu. Plus ou moins un quart d’heure plus tard, Arlan est ressorti de la chambre de Marou Piepie-Vanvan. J’ai pu aussi apercevoir qu’il tenait le reste du manuscrit. J’ai passé le reste de la nuit éveillé dans mon lit.

– Quand vers les six heures du matin le corps a été découvert, vous êtes resté au lit.

– J’avais trop peur qu’on m’accuse ou qu’on m’interroge vu que j’étais le proche voisin de la victime.

– C’est seulement quand Arlan est descendu en courant et en criant au voleur, vers les huit heures, que vous en avez profité pour aller dans sa chambre.

– Le manuscrit et une version numérique étaient sur la table dans sa chambre. J’ai tout pris.

– Vous avez caché le tout sous votre matelas et vous avez attendu qu’on vous réveille et prétexté la prise de somnifère.

– Vous avez donc trouvé le manuscrit. Qu’allez-vous en faire ? Vous allez le rendre à Arlan ?

– Certainement pas. Ni vous, ni lui n’aurez le manuscrit. Il ne vous appartient pas.

– Combien vais-je en prendre pour ce vol ?

– On verra bien. Vous allez attendre la suite avec les autres, mais pas un mot de notre conversation. Gendarme Magogneau, reconduisez monsieur, et faites venir Victor Grumillon.

 

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